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Inception, Christopher Nolan

Véritable phénomène de l’année, Inception prend par la main le spectateur et l’entraîne pendant deux heures et demie qui semblent passer en quelques secondes dans un monde totalement nouveau. Christopher Nolan frappe fort, très fort, avec ce blockbuster estival qui cache bien son jeu. Loin de n’être qu’un divertissement décérébré, c’est un film puissant et intelligent sur le réel et l’imaginaire. À la fois immédiatement accessible et incroyablement complexe, Inception fait l’effet d’une claque, comme on en connaît rarement au cinéma. Inutile de dire que s’il n’y avait qu’un film à voir cet été, ce serait Inception. À ne rater sous aucun prétexte !

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ATTENTION : parler d’Inception sans parler de l’histoire m’est impossible. Inutile de lire quoi que ce soit avant de voir Inception, je préconise même de le voir sans rien avoir lu sur le film. Donc courrez le voir, et revenez lire ce qui suit après.

Inception est au départ une idée très simple. Et si on pouvait entrer dans la conscience des êtres en construisant un rêve ? L’univers du film le permet : des personnes ont appris à créer de toutes pièces des rêves dans lesquels une conscience est injectée. Un architecte conçoit les décors et le sujet remplit ces décors de son subconscient. Ce procédé miraculeux sert en fait au héros, Dom Cobb à voler des informations du subconscient d’une personne, sur commande d’une autre personne. En général, il va voler des secrets industriels pour aider un autre groupe. L’opération est illégale, mais relativement simple à réaliser et peut rapporter gros, ce qui explique que notre héros ne manque pas d’emplois, mais aussi qu’il s’est fait beaucoup d’ennemis. Outre le fait que de nombreuses entreprises lui en veuillent beaucoup, il ne peut retourner aux États-Unis pour retrouver sa famille, ses deux enfants notamment qui lui manquent terriblement. Quand le film commence, les raisons de cet impossible retour nous sont cachées, mais on comprend qu’en échange d’une nouvelle mission très risquée, il pourra les revoir. Cette mission est l’inception, soit le contraire de l’extraction d’information que Dom réalise habituellement. Il s’agit d’enfouir dans le subconscient d’une personne une idée : en l’occurrence d’enfouir dans le subconscient d’un jeune homme qui a hérité de son père un empire industriel la volonté de démanteler cet empire pour aider le client de Dom, un concurrent industriel.

Le film se concentre, comme son nom l’indique, sur cette inception. Une mission complexe puisqu’elle nécessite de créer non pas un rêve, mais trois. Les rêves peuvent en effet s’imbriquer les uns dans les autres pour créer des montages très complexes. L’idée doit sembler provenir de l’esprit du jeune homme, pour qu’elle soit naturelle et l’inception efficace. Les bandits de l’esprit vont donc constituer un premier rêve, puis à l’intérieur de ce rêve un second, et enfin à l’intérieur de ce second rêve, un troisième. Au sein de ce rêve, il faudra convaincre le jeune homme en se basant en partie sur les deux autres rêves. Inception fait ainsi figure de poupées russes géantes en imbriquant trois et même finalement quatre univers les uns dans les autres, avec toujours comme question centrale celle de la réalité. Quand on peut créer entièrement un univers logique et qui semble réel par la seule force de l’esprit, qui nous dit que le monde que l’on croit réel l’est vraiment ? Voilà une question vieille comme la science-fiction (on pense à Matrix évidemment, mais c’est loin d’être le seul, ni même le premier), mais qui est ici présentée avec brio.

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Indéniablement, Inception est un film complexe. Ce n’est pas tant de la complexité conceptuelle ou métaphysique, mais plutôt une complexité structurelle. Le film commence in medias res, au cœur d’une extraction : on est donc dans un rêve, mais le réveil révèle que l’on est toujours dans un rêve, un autre rêve. Quand on sort de ce rêve là, on a déjà parcouru trois dimensions. Christopher Nolan s’est cependant contenté de titiller notre curiosité et de nous mettre en appétit avec cette introduction, avant le plat de résistance que constitue bien évidemment l’inception. Le montage est alors beaucoup plus complexe : le premier rêve se forme dans un avion vers les États-Unis et se déroule aux États-Unis aussi, sous la pluie. La cible de l’opération est enlevée par Dom et ses acolytes qui sont alors pris par les tirs d’une armée de soldats venus sauver le jeune homme, ce qui est la traduction d’une lutte par la pensée. Alors qu’ils fuient en voiture, les ravisseurs organisent un deuxième rêve qui les mène dans un hôtel. Cette phase consiste à convaincre la cible qu’on essaie de manipuler son subconscient pour en fait y entrer, ce qui se fait finalement depuis une chambre de l’hôtel. Le troisième rêve se déroule dans un lieu indéterminé, en montagne en hiver et l’opération nécessitera un quatrième et dernier niveau dans un univers créé de toutes pièces par Dom et son ancienne femme.

Tout cela peut paraître bien complexe, mais le génie d’Inception est de ne jamais, à aucun moment, perdre les spectateurs (un tant soit peu attentifs, évidemment). L’idée très forte est de maintenir en permanence les liens entre les rêves imbriqués, comme un château de cartes à l’équilibre précaire. Si le premier niveau a un problème, c’est l’ensemble de la chaîne qui est impacté. C’est rendu de manière concrète et très efficace par le film : le premier rêve se situe dans une voiture et si celle-ci a un choc, le choc se répercute dans tous les niveaux inférieurs (un tremblement de terre dans l’hôtel, une avalanche dans la montagne). Ça n’a peut-être l’air de rien, dit comme cela, mais tout change alors. Parmi les scènes les plus époustouflantes du film qui en compte un bon paquet, je retiens les combats dans l’hôtel (niveau 2), alors que la voiture (niveau 1) a eu un accident et fait des tonneaux : l’hôtel tourne en même temps et oblige les combattants à changer constamment de référentiel. C’est à la fois beau à voir, et très malin sur le plan technique. De la même manière, si un acteur du rêve est aspergé d’eau, il sera inondé dans le rêve selon le principe qu’un rêve amplifie toujours la réalité. Un rêve amplifie aussi le temps qui passe : 5 min dans une réalité équivaut à une heure dans un rêve. Quand un rêve est imbriqué dans un rêve, le temps se démultiplie encore si bien que l’on peut passer des semaines, voire des années, dans un rêve et cinq minutes seulement dans la réalité. C’est ce principe qui est utilisé brillamment par Inception qui se termine pendant qu’un véhicule tombe d’un pont, une fraction de seconde dans la réalité, plusieurs dizaines de minutes au niveau 3 des rêves imbriqués.

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Toutes ces idées et astuces scénaristiques autour des rêves fonctionnent très bien dans Inception. Christopher Nolan a su créer un univers original, mais à la logique interne sans faille. Le film déroule ainsi cet univers de manière étonnamment fluide pour un sujet si complexe, tandis que le réalisateur se permet les rêves les plus fous, comme de plier une ville entière (Paris en l’occurrence) ou de jouer avec les lois de la gravité. Ces rêves créés de toutes pièces pour les extractions ou les inceptions sont évidemment des métaphores du cinéma, et ses concepteurs sont autant de métaphores du réalisateur. Là encore, c’est un principe ultra-classique au cinéma, mais rarement aussi bien utilisé dans un film grand public. Ici c’est à la fois ludique — la possibilité de créer autant de mini-univers répondant à des logiques internes différentes est assez jouissive — et permet une réflexion plus poussée sur le cinéma, sur ce que cela veut dire de réaliser un film et aussi sur Inception proprement dit. Si l’on part du principe que la création d’un rêve est une métaphore du travail du cinéaste, alors le film tout entier n’est qu’un rêve… C’est d’ailleurs ce que semble indiquer le twist final et cette toupie qui ne veut pas tomber. Nolan, très malin, s’amuse à couper brutalement l’image, comme s’il ne voulait pas donner de réponse définitive et laisser les spectateurs douter. Bien vu, mais pour moi c’est évident que tout le réel du film constitue encore un niveau de rêve. À partir de là, le doute est permis : la réalité existe-t-elle seulement ou n’est-ce qu’une réalité relative ?

On le voit, la trame d’Inception est déjà complexe. Et pourtant, un sujet central du film n’a encore jamais été abordé alors qu’il ajoute un autre niveau encore. Inception n’est pas seulement un film ludique et malin à base de rêves imbriqués, c’est aussi un film sur l’amour et la culpabilité. Dom Cobb est en effet rongé par la culpabilité après la mort de sa femme, quelque temps avant le début du film. On ne sait rien au départ, ni leur histoire d’amour, ni la mort de sa femme. On apprend rapidement que Dom ne peut retourner aux États-Unis où il a été condamné pour avoir poussé sa femme au suicide et Inception reconstitue peu à peu, par bribes, les souvenirs du héros et donc son histoire d’amour tragique. La culpabilité qui le ronge depuis sa mort explose à l’écran quand on apprend enfin la vérité, que sa femme fut la première à subir une inception et que c’est cette inception trop bien réussie qui l’a tuée. Cette culpabilité terrible s’accompagne en même temps de la satisfaction d’avoir vécu une longue histoire d’amour, certes dans un rêve. Outre les thèmes traditionnels sur le réel et le rêve, Inception se permet donc de mordre sur le terrain de la psychologie en proposant une relecture en images de la culpabilité et du remords. Ce n’est pas l’aspect du film que je retiens en premier, mais c’est un élément de plus qui contribue à sa richesse.

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Christopher Nolan avait prouvé avec The Dark Knight qu’il sait faire des blockbusters très efficaces. Il confirme cette tendance avec ce nouveau film, sorti deux ans après le précédent, un temps court quand on pense au travail réalisé sur Inception. J’ai été frappé, pendant la projection, par la fluidité générale du film qui ne fait jamais forcé, mais au contraire semble en permanence aller de soi. C’est sans aucun doute la marque incontestable de son succès sur le plan de la réalisation. Efficace, mais subtil, tels semblent être les maîtres mots qui ont conduit Nolan. Étonnamment, la bande-originale composée par l’incontournable Hans Zimmer fait également preuve de grande efficacité, mais aussi de temps en temps de subtilité, preuve qu’il n’est pas juste bon à faire de la musique martiale. Même la touche française supposée romantique de Piaf, chanson qui permet de sortir du rêve, m’a bien plu. Tout comme la présence de Cotillard ne m’a pas gêné, un exploit en soi qui s’explique autant par ma bonne humeur que par sa faible présence à l’écran. Quant à Di Caprio, il n’y a rien à dire, si ce n’est qu’il semble toujours et encore s’améliorer et que dans le genre torturé, il est vraiment très bon.

Puisque l’on parle technique, un mot de l’IMAX que j’avais encensé à propos de Shrek 4 : j’étais curieux de voir comment un film en version large s’adapterait à l’écran plus carré des IMAX et j’ai été déçu de constater que cela se faisait en déformant l’image. La déformation est légère, certes, mais bien sensible notamment sur les personnages qui sont légèrement plus larges que de raison. Alors que la technique est par ailleurs parfaite, notamment la partie son qui est brillante et donne l’impression que les cinémas traditionnels sont repassés en stéréo, je trouve qu’il est dommage de nuire ainsi à la qualité de l’image. Seuls ceux qui sont sensibles à ces aspects verront sans doute cette déformation, mais voilà qui remet en cause, à mes yeux, l’intérêt de l’IMAX, au moins pour des films traditionnels. Ne boudons pas notre plaisir cela dit, on en prend plein les yeux et l’écran énorme de ces salles (27 mètres de diagonale paraît-il) fait des miracles.

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Inception est, pour moi, l’exemple parfait du bon blockbuster. Celui qui est accessible auprès du grand public, mais qui ne prend pas ce dernier pour un imbécile et lui propose une expérience radicalement nouvelle et forte. J’aime la façon qu’à Nolan de ne pas tout dire explicitement, de laisser des zones d’ombre et de faire confiance à ses spectateurs pour compléter comme ils l’entendent le puzzle. La coupe brusque qui intervient à la fin du film est significative de cet état d’esprit. Inception est pour moi la première claque de 2010, un film à la fois passionnant et très efficace. Christopher Nolan m’a donné envie de revoir une seconde fois un film en salles, c’est suffisamment rare pour que je le souligne. Le film de l’été, sans aucun doute, et certainement un des plus grands films de cette année !

Concert de louanges depuis la blogopshère. Alexandre parle très justement de ce film qui permet à Nolan de se surpasser : « personne n’aurait pu imaginer qu’il [Nolan] aille encore plus loin. La légende est en marche ?« , de même que Nicolas encense à raison le film pour les mêmes raisons que moi, y voyant aussi « le modèle du blockbuster parfait. » Certains semblent regretter une certaine complexité, ce que j’ai du mal à comprendre. Rob Gordon de son côté regrette la partie amoureuse et sentimentale qui empêche le film d’être aussi bon qu’il aurait pu être. Je pense aussi que c’est l’élément le plus faible d’Inception, mais cela ne m’a pas gêné outre mesure, le film étant suffisamment riche par ailleurs.

MAJ (19/07/10) : Quelques blogueurs ont eu la chance de rencontrer une partie de l’équipe pour discuter du film, de Christopher Nolan et même de cinéma français… On y apprend quelques éléments intéressants au passage, au détour des auto-congratulations attendues, notamment sur les conditions de tournage. À regarder ici : http://myscreens.fr/2010/cinema/inception-la-rencontre/

MAJ (22/07/10) : depuis que le film est sorti, les critiques « officielles » (encartées) sont sorties et j’ai été frappé par certains avis négatifs au milieu de critiques positives. Manifestement, il y a eu comme un malentendu : Inception n’est pas le chef d’œuvre du siècle, il en est même loin. J’ai évoqué un blockbuster parfait et je maintiens cet avis en soulignant encore le mot « blockbuster » : il veut bien dire ce qu’il veut dire, Inception est un film grand public qui s’accorde parfaitement avec les multiplexes des banlieues et les seaux de pop-corn. C’est du grand spectacle censé détendre ses spectateurs, ce n’est pas une réflexion sérieuse sur les rêves. Le côté jeu vidéo du film, sa mécanique relativement simple pour créer le rêve ou imbriquer le rêve dans un rêve sont autant de prétextes à proposer du fun à haute dose, de l’action renouvelée par de nouvelles contraintes (cf l’époustouflant combat dans l’hôtel)… Il est donc normal que le dernier film de Christopher Nolan soit moins complexe qu’un David Lynch comme le regrette Télérama. Oublier qu’Inception est d’abord et avant tout un blockbuster chargé de divertir, c’est immanquablement s’exposer à la déception.

À l’inverse, les Inrockuptibles sont plus justes il me semble en reconnaissant dans Inception un spectacle bluffant et maîtrisé de bout en bout par le réalisateur, « imposant au spectateur un état de sidération constant, et repoussant loin, très loin, les limites du film d’action contemporain. » C’est un film d’action, mais c’est un excellent film d’action.

  1. À propos de la publicité… []