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Week-end, Andrew Haigh

Peut-on aimer quelqu’un si fortement que deux jours suffisent à marquer une vie entière ? Évidemment, oui, nous dit Andrew Haigh dans Week-end. Le film n’a droit qu’à une diffusion confidentielle, sans doute en raison de sa réputation très « gay-friendly ». À raison d’ailleurs si l’on en juge à la salle comble, uniquement masculine et composée essentiellement de couples. Le premier long-métrage d’Andrew Haigh mérite pourtant plus et s’il traite effectivement de l’homosexualité dans la société, il évoque aussi un amour fou qui dépasse les questions d’orientation sexuelle. Au-delà des communautés, Week-end est un très beau film à ne rater sous aucun prétexte s’il passe près de chez vous.

Week end haigh

Russell est gay, mais seul son meilleur ami le sait. Il ne se sent pas très bien dans sa peau et il ne dit à personne qu’il va se réfugier dans une boîte gay après avoir passé la soirée chez des amis. Ce vendredi-là, il croise le regard de Glenn et il est immédiatement attiré par ce beau visage, ce sourire. Il finit par ramener le beau garçon chez lui et dans son lit. L’heure n’est pas alors à faire connaissance et il faut attendre le lendemain matin, au réveil, pour que les deux hommes s’apprivoisent. Le contact se fait sans difficulté et on sent d’emblée que Russel et Glenn sont très à l’aise ensemble, même si le projet artistique du second — enregistrer la voix de tous ceux avec qui il couche — perturbe inévitablement le premier. Ils restent ensemble la matinée, avant de s’échanger leurs numéros et ils se revoient sans hésiter le soir même. Le coup de foudre est évident, du moins pour Russel. Malheureusement pour lui, Glenn n’est pas du genre à former un couple et il entend justement partir aux États-Unis. Son train doit l’emmener le dimanche après-midi… assez pour laisser à Russel le temps de le convaincre de rester ?

Inutile de le nier, Week-end raconte l’histoire d’un couple d’hommes et le film évoque naturellement la question de l’homosexualité. Dans le couple, on trouve ainsi de manière assez classique deux caractères opposés : Russel n’a jamais fait son coming-out à la société, il est mal à l’aise dans la rue et à choisir, il aimerait autant être hétéro, « comme tout le monde ». Glenn de son côté assume totalement ses goûts sexuels et il est même militant : il veut imposer partout son homosexualité, embrasser un garçon dans la rue sans entendre les traditionnelles remarques ou insultes. Andrew Haigh a la bonne idée de ne pas tomber dans le militantisme pour autant : Week-end évoque ces sujets, ils font l’objet de débats entre les deux protagonistes principaux, mais il ne s’agit jamais de démontrer un point de vue. Le scénario ne les évoque d’ailleurs qu’au détour de conversations, ces questions de société ne font pas évoluer le récit et elles ne prennent, in fine, pas une place si importante qu’on pourrait le croire.

Haigh week end

Au-delà de l’homosexualité, Week-end est ainsi d’abord une histoire d’amour, une très belle histoire même. Le film commence pourtant de manière assez glauque, dans cette boîte gay qui ne donne pas vraiment envie. Pour un peu, la rencontre entre Glenn et Russel aurait pu se finir dans une salle mal éclairée au fond de la boîte, ou comme une simple nuit de sexe. Sauf que cet amour est plus puissant, comme Andrew Haigh le fait vite comprendre. Quelques regards suffisent aux deux hommes, plus encore que les mots et si les discussions sont au début gênées, leurs regards ne mentent pas. Même le personnage de Glenn, censé ne pas chercher une vie de couple, mais simplement un plan d’un soir, semble incapable de résister au charme de Russel qui est quant à lui convaincu depuis le premier regard. Les personnages caractéristiques décrits plus hauts se révèlent au cours du film beaucoup plus complexes qu’ils n’y paraissaient au premier abord. Glenn s’est construit une carapace pour ne pas tomber amoureux, mais il ne peut s’empêcher d’éprouver des sentiments ; Russel de son côté veut croire que tout va bien, mais il rêve en fait de faire son coming-out et de vivre son homosexualité au grand jour. Loin des caricatures, Week-end construit en fait des personnages subtils qui ont l’un comme l’autre quelque chose à cacher. Peu importe leur sexualité finalement, il est question ici d’amour et une bonne partie de leurs discussions pourrait convenir à un couple hétéro. L’un est effrayé par l’engagement et son horreur du mariage, quel qu’il soit, dépasse autant les préférences sexuelles que l’envie de l’autre de ne pas rester seul dans la vie.

Week-end n’est pas une super production américaine et c’est très bien ainsi. Ce film britannique n’a nécessité que des moyens modestes, mais Andrew Haigh a parfaitement exploité ses décors naturels et ses acteurs. L’essentiel du film se déroule dans l’appartement de Russel, situé au quatorzième étage d’une tour. Week-end n’est pas un film esthétisant, mais sa réalisation est soignée et le cinéaste sait exploiter des plans tantôt fixes et tantôt mobiles, surtout dans les scènes de discussions amoureuses. Notons quelques points de vue bien trouvés, comme cette discussion dans un bus où les deux personnages apparaissent et disparaissent de l’écran en fonction des mouvements des personnes situés au premier plan. Les discussions, justement, sont nombreuses dans Week-end. Loin d’en faire un film bavard et dépourvu d’émotions comme on peut le lire parfois, ces nombreuses scènes de dialogues construisent au contraire la psychologie des personnages et elles sont pour beaucoup dans la crédibilité et la réussite de l’ensemble. Andrew Haigh peut aussi compter sur les prestations de ses acteurs : tant Tom Cullen que Chris New excellent devant la caméra. Pour un premier film, la maîtrise de Week-end est assez impressionnante…

Week end cullen new

Quelles que soient les raisons qui ont poussé les distributeurs français — à moins que ce ne soit les salles — à ne pas diffuser largement Week-end, vous auriez tort de rater le film s’il passe près de chez vous. Malheureusement, on ne peut compter aujourd’hui que sur une poignée de salles dans toute la France… Andrew Haigh signe en tout cas là un très beau premier film et son histoire d’amour dépasse incontestablement les questions d’orientation sexuelle. L’amour véritable qu’éprouvent ces deux hommes est très similaire à celui que peuvent éprouver un homme et une femme. Ce sujet facile à rater au cinéma est traité dans Week-end avec toute la finesse et l’émotion nécessaires. À ne pas rater…

  1. À propos de la publicité… []

8 commentaires

  1. J’ai vraiment bien aimé moi aussi, mais il faut dire que je suis dans la cible. ;-) Mais j’y reconnais aussi une vraie rupture dans la série des films « gay ». Celui-ci n’est pas estampillé et c’est bien parce qu’il a une qualité intrinsèque qui va bien au-delà de sa gaytitude du premier coup d’oeil.

    • Je suis aussi dans la cible, comme tu dis, mais je crois aussi vraiment que Week-end gagnerait à être connu au-delà de « la communauté ». J’espère que le bouche à oreille finira par fonctionner, mais avec 13 salles en France cette semaine, ça reste très compliqué de le voir…

      • psychoid

        Sans être « dans la cible », ta critique m’a donné envie de voir le film, ce que j’ai fait ce soir au Comoedia… et en effet je l’ai trouvé très beau, bien filmé et assez touchant ! (j’allais dire « bien monté » mais la blague est plutôt nulle)

        • Content que ça t’ai plu ! :)

          C’est vraiment dommage que le film n’ait pas plus de succès en dehors de « sa cible ». C’est même dommage qu’il ait une cible finalement : les histoires d’amour hétéro n’intéressent pas que les hétéros…

          En tout cas, merci pour ton témoignage.

          • Ecrire à propos de ce texte serait pour moi envisageable. La beauté de ce film, je la ressens complètement, mais m’empêche d’en parler.
            Je suis d’accord avec ce que tu dis, et tout comme toi, j’encourage les gens à le voir, et espère que ce film traversera la frontière de la « communauté » gay.
            Ce n’est pas tant un film sur l’homosexualité, comme tu le dis, mais plutôt un film sur un « genre » d’histoire d’amour. Alors n’ayez pas peur de voir un film militant pour cette orientation sexuelle. Disons plutôt que c’est le concept et les conséquences de ce genre d’histoire qui nous intéresse ici …
            Et certains plans sont tous simplement splendides, et les gens qui ont l’esprit photographique, ce n’est que pur plaisir.
            A voir.

  2. psychoid

    Je ne peux pas répondre à ton commentaire précédent donc j’en poste un nouveau…

    L’une des raisons qui font le peu de succès du film est sans doute sa diffusion très confidentielle, je n’ai pas vu une seule bande annonce ni pub, c’est uniquement via ton blog (merci !) que j’en ai entendu parler. A Lyon il ne passe qu’au Comoedia (un peu un repaire de cinéphiles) et très tard…

    L’autre est sans doute la frilosité des distributeurs qui doivent se dire que bien peu d’hétéros iront voir 2 mecs se peloter pendant 1h30… alors que le propos du film va bien au-delà et est assez universel !

    Enfin bref merci pour ton blog et j’espère faire d’autres découvertes grâce à lui.

    D’ailleurs, en parlant de découvertes, as-tu participé aux Hallucinations Collectives ? Il y avait de très bonnes choses cette année.

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