The Affair, Sarah Treem et Hagai Levi (Showtime)

Le point de départ de The Affair est d’une banalité presque affligeante. Deux couples fidèles depuis des années qui se défont suite à une liaison, une affaire estivale qui prend des proportions inattendues. Voilà qui n’est pas très vendeur, mais la série créée par Sarah Treem et Hagai Levi a plus d’un tour dans son sac pour attirer l’attention et même de quoi devenir une grande série. Le tour de force, c’est que le point de vue n’est pas celui de l’auteur, omniscient et omniprésent, mais celui des personnages. Et de façon très romancée, ce point de vue change : dans la première saison, The Affair alterne ainsi constamment entre le point de vue de l’un, puis de l’autre. Une « astuce » qui renouvelle le genre et qui, au fond, change tout : voir la même situation sous deux angles, noter les différences entre les deux et finalement comprendre que la réalité est entre les deux, c’est une excellente trouvaille pour renouveler le genre. Sans compter que cette romance est dédoublée d’une intrigue policière qui se précise de plus en plus et on a la recette pour un beau succès, au moins dans les deux premières saisons de la série !

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Deux familles qui se croisent, le temps d’un été, à Montauk. Il y a les Solloway, Noah, Helen et leurs quatre enfants, des New-Yorkais pur jus venus en vacances dans cette ville balnéaire de la côte Est des États-Unis. Et les Lockhart, Cole et Alison, qui vivent à Montauk depuis toujours. Deux familles, mais surtout deux couples et un troisième qui se forme, presque par accident, ou du moins c’est ce que l’on pourrait croire. Alison travaille dans le restaurant à l’entrée de la commune et la famille s’y arrête le premier jour pour y manger. Entre elle et Noah, c’est le coup de foudre et même si l’un comme l’autre tente d’y échapper, ils finissent par tromper leur conjoint. Jusque-là, rien d’extraordinaire, mais dès le premier épisode qui présente cette rencontre et pose le cadre général, The Affair frappe par son dispositif. L’histoire n’est pas racontée une fois, mais deux dans ce pilote où le point de vue d’Alison suit celui de Noah sur la journée. Les faits sont identiques dans les grandes lignes, naturellement, mais Sarah Treem et Hagai Levi introduisent déjà des différences, parfois anecdotiques, souvent significatives. Dans chaque vision, qui correspond en fait à un souvenir comme on l’apprend assez vite, c’est l’autre qui joue le rôle de séducteur, qui pousse à l’adultère. Une manière de se protéger, d’éviter la culpabilité peut-être, mais c’est aussi une très bonne idée dans une série. On a l’habitude des romans où les chapitres alternent de personnage principal, mais cette technique s’adapte très bien ici. Il faut saluer au passage le travail des acteurs, qui doivent jouer, non pas un, mais deux personnages. Il y a l’Alison vue par Noah, enjouée et entreprenante, et il y a celle de ses propres souvenirs, triste et timide ; Noah est tantôt macho et entreprenant, et tantôt hésitant et discret. Ruth Wilson et Dominic West excellent tous deux à alterner entre ces deux facettes de leurs personnages et The Affair leur doit beaucoup, incontestablement.

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Sarah Treem et Hagai Levi auraient probablement pu se contenter de cette histoire d’amour dédoublée, mais leur série est bien plus ambitieuse et c’est ce qui lui permet de tenir au-delà de la première saison, et même de faire encore mieux dans la suite. Dès le départ, on comprend que ce drame familial est entouré d’une aura de thriller, une mort, un meurtre sans doute, qui complexifie les choses. De façon très bien vue, The Affair ne dévoile pas tout d’un coup et préfère au contraire poser, brique par brique, son intrigue criminelle au fil des épisodes. On apprend d’abord qu’il y a une enquête policière suite à un mort, on comprend qu’elle a lieu bien après les faits et on saisit facilement qu’Alison et Noah sont interrogés par la police et que c’est pour cette raison que l’on a les deux points de vue. Mais pendant très longtemps, on ne sait pas qui est mort, c’est une information qui n’arrive qu’assez tard. Il faut encore attendre pour connaître les circonstances de la mort, puis les suspects, avant de s’attaquer au procès, dans la deuxième saison. The Affair ne dévoile ainsi pas toutes ses cartes, une excellente manière d’entretenir le suspense jusqu’au bout. C’est aussi ce qui permet à la série de sortir de la simple histoire d’amour et de mener l’intrigue sur d’autres terrains. Au fur et à mesure que l’histoire se déploie, on se met à tout remettre en cause, ce qui est d’autant plus simple que l’histoire est racontée différemment dans chaque partie. C’est encore plus vrai après la première saison, où Sarah Treem et Hagai Levi se permettent de sortir d’une dualité pour aborder le point de vue de davantage de personnages. Si l’on avait l’impression d’avoir atteint les limites de l’exercice après une dizaine d’épisodes, cet élargissement remet tout en cause, tout en offrant à la série des personnages beaucoup plus riches et intéressants sur le plan psychologique.

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Est-ce que The Affair peut tenir encore longtemps ? Aussi admirable soit-il, le dispositif qui consiste à changer de points de vue et de découper une intrigue en deux, puis en quatre parties, peut vite devenir lassant, répétitif et surtout gratuit. Néanmoins, après une vingtaine d’épisodes, force est de constater que le scénario tient parfaitement ses promesses et que l’intrigue avance avec une fluidité remarquable, quand on pense à la complexité qu’a probablement représenté l’écriture. Sarah Treem et Hagai Levi ont non seulement trouvé la bonne idée, mais ils ont aussi su la maintenir le temps de deux saisons riches et passionnantes. The Affair mérite amplement d’être vue pour elles, et on espère que la suite sera tout aussi réussie !