Ajami, Scandar Copti et Yaron Shani

Ajami est le premier film de Scandar Copti et Yaron Shani. Ces deux-là n’ont pas choisi la facilité en filmant un polar très noir au scénario déstructuré. Ce film qui entremêle plusieurs intrigues parallèles sans jamais perdre ses spectateurs force le respect d’autant qu’il a été tourné avec des acteurs non professionnels. Un film à ne pas rater.

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Ne lisez pas la suite avant de voir Ajami, l’intrigue cache de nombreuses surprises…

Un jeune garçon remplace le pneu de sa voiture dans Ajami, quartier de Jaffa. Deux hommes sur un scooter arrivent et l’abattent de plusieurs balles dans le dos. Ils se sont trompés de cible, c’est un voisin qu’ils voulaient abattre, mais le mal n’en est pas moins fait, définitif, terrible. La famille du voisin est sous la menace constante d’un groupe de Bédouins du Sud du pays : un membre de la famille a tué un Bédouin et depuis cette tribu veut se venger en tuant toute la famille. Ajami commence ainsi, le temps d’un « chapitre » avant de passer à une autre histoire apparemment indépendante, celle de Malek, jeune réfugié palestinien venu travailler illégalement à Jaffa. Puis survient une troisième histoire, la disparition d’un Juif qui bouleverse sa famille. Autant d’histoires qui finissent par se retrouver, à certains moments du récit.

Ce procédé n’est pas très original en soi, mais Ajami s’amuse aussi à déconstruire le temps, un peu à la manière d’Elephant de Gus Van Sant. Le film commence de manière linéaire, mais il y a un décrochage à un moment donné, un mort qui réapparaît et le récit se fait alors plus tortueux. Le film est découpé en cinq ou six chapitres, mais ces derniers n’aident pas vraiment à fixer le cadre temporel du film, les périodes s’entrechoquent pour reconstituer le puzzle complet de l’histoire. Le risque avec ce type de construction non linéaire est bien sûr de perdre totalement les spectateurs. Pour reprendre l’exemple de Gus Van Sant, c’était tout à fait le cas avec Last Days qui n’offrait pas assez de points de repère pour que l’on puisse espérer s’y retrouver. Rien de tel ici puisque les deux réalisateurs réussissent à parfaitement retomber sur leurs pieds à la fin et à tout expliquer, trop peut-être même. On peut difficilement leur en vouloir néanmoins, tant l’intrigue devient complexe. Cette intrigue n’est d’ailleurs pas ce qui intéresse le plus les deux réalisateurs, ce qui explique la fin expéditive qui laisse encore de larges zones d’ombre.

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Ce premier film est d’autant plus remarquable qu’il a été tourné dans des conditions très particulières. Ajami ne contient en effet aucun acteur professionnel, tous les acteurs sont des amateurs embauchés directement sur le terrain par les réalisateurs. En outre, ces derniers ont fait le choix ambitieux et difficile de tourner l’ensemble de manière linéaire et quasiment en une seule prise. Les acteurs ne connaissaient pas à l’avance le scénario qu’ils ont donc découvert au fur et à mesure. Tout a été fait pour rendre les scènes réalistes, et le résultat est à la hauteur de ce travail difficile. Par moment, on ne sait plus bien si l’on est dans la fiction ou le documentaire, tant certaines scènes sont vraiment très réalistes et rappellent les images que l’on peut voir régulièrement dans les journaux télévisés. Les scènes sont intenses, l’émotion est bien présente : on est vraiment immergé dans cet univers.

À travers ces histoires personnelles, Ajami raconte évidemment un pays et ses divisions profondes. Le conflit israélo-palestinien est toujours présent en toile de fond, notamment par les remarques pleines d’amertume des deux côtés. Les uns sont vite enclins à voir en tout Arabe un délinquant potentiel, tandis que les autres sont pris d’une haine profonde à l’égard des Juifs. Dans ce quartier d’Ajami où la mixité est la règle, les conflits sont nombreux. Anodins en apparence, ils peuvent très vite dégénérer et se terminer en bain de sang. Le trafic de drogue, avec dealers arabes et consommateurs israéliens, ne fait rien pour arranger les choses. La société de ce coin du monde est étrange, marquée à la fois par un conservatisme religieux omniprésent, quelle que soit la religion, et par la modernité occidentale. La scène du procès pour déterminer à combien est estimé le préjudice moral pour la tribu de bédouin pour la perte d’un homme, avec discussions ubuesques sur la part à accorder à Dieu, est peut-être a plus impressionnante du film par son réalisme et ce qu’elle révèle sur la société palestinienne. Rien que pour cet éclairage projeté sur un monde que l’on connaît très mal, Ajami vaut la peine d’être vu.

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Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en allant voir Ajami, mais ce fut une excellente surprise. Un premier film ambitieux et maîtrisé à ce point, c’est assez rare ! Certes, il n’est pas sans quelques défauts, le découpage en chapitres m’a paru ainsi inutile et le film se fait parfois un peu plus lourd sur la fin. Mais dans l’ensemble, le travail de Scandar Copti et Yaron Shani est remarquable. Si vous avez l’occasion de voir Ajami, n’hésitez pas…

Les avis sont unanimement positifs dans la blogosphère, que ce soit Rob Gordon, ou celui de Plan-c qui évoque à raison la double origine ethnique du couple de réalisateurs comme force d’Ajami, de Filmosphère ou encore d’Angle de vue. Même ambiance chez Critikat qui termine fort justement sa critique ainsi : « La plus belle leçon du film est paradoxale : son existence-même constitue le déni de la fatalité dans laquelle sont englués ses personnages. »