Aufgang, Aufgang (2009)

Il est des disques qui se découvrent au fil des écoutes, qui ne s’apprécient qu’avec le temps. Et il en est qui vous prennent par les épaules, vous collent contre un mur et vous balancent deux gifles dans la figure. Aufgang, premier album du trio éponyme, fait partie de ces disques-là.

Le titre d’ouverture de l’album, « Channel 7 », concentre toute l’ambition du trio. Il commence avec une nappe électronique traditionnelle sur laquelle vient vite se greffer le son des pianos. La batterie entre en jeux alors que les deux pianos reprennent une boucle que l’on jurerait provenir d’une machine en temps normal. Bientôt, c’est un dialogue stupéfiant qui s’ouvre entre les machines et le piano, trait d’union de deux mondes musicaux que tout semblait diviser, et qui sont ici réunis sans qu’à aucun moment la réunion fasse artificielle. Bien au contre, elle semble naturelle, évidente, tandis que les deux pianos se répondent et répondent encore aux sons électroniques et à la batterie.

Le plus fort donc, c’est qu’on ne pense jamais à de la musique classique matinée d’électronique, ou au contraire de musique électronique lorgnant vers la musique classique. Non, on ne pense à rien tant la musique s’affole, coure sous les doigts des pianistes ; on se laisse emporter par ce flot musical, par ce qu’il convient de considérer comme quelque chose de nouveau. On peut, suivant Benjamin, le qualifier de post-classique1, cela n’a finalement pas tellement d’importance.

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Ce que j’aime dans Aufgang, c’est à quel point le trio brasse les influences musicales. Si le « post » du genre doit avoir un sens, c’est bien celui-ci. On passe de la musique électronique assez classique (« Good Generation ») à la musique classique la plus récente et difficile (« Channel 8 ») tout en faisant une pause par la musique baroque (on croirait entendre Bach) avec « Barok » (quelle surprise). Certes, les deux pianos offrent une unité à l’ensemble, qu’ils tendent vers la musique classique ou vers le jazz, même s’ils se font parfois machines à rythme inattendues. Mais dans le détail, la musique d’Aufgang ne manque pas de diversité, c’est d’ailleurs ce qui fait sa force, on n’a jamais le sentiment d’une musique qui tourne en rond, comme si un groupe avait trouvé un filon et s’y tenait. Non, Aufgang préfère prendre des risques, tirer parfois vers une musique plus difficile, quitte ensuite à revenir à quelque chose de beaucoup plus attendu, sur le terrain électronique (« Good Generation ») ou classique « Prélude du Passé »).

Ce qui est aussi très impressionnant, c’est le rôle respectif des pianos et des machines. Chez Aufgang, rien n’est définitif et le rôle de chacun peut changer d’un morceau à l’autre, voire d’une minute à l’autre. On est néanmoins frappé de constater qu’un des deux pianos peut se faire boite à rythmes à certains moments, les sons électroniques portant alors la mélodie. Parfois, c’est l’électronique même qui apporte une pause dans la course endiablée du piano. Autant dire que l’on est très loin des clichés habituels (car le piano peut être aussi romantico-dégoulinant qu’un ensemble de cordes chez André Rieu).

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L’énigme Aufgang reste, en fin d’écoute, entière. Comment un groupe si jeune a-t-il réussi en un seul album à inventer un genre et ouvrir de nouvelles perspectives musicales ? Certes, il faudra attendre de voir ce que le futur leur réserve et ce qu’ils feront de ces premières idées pour en juger vraiment. Néanmoins, cet album est novateur et mature et on peut être bluffé devant tant de maîtrise technique (il faut les entendre jouer du piano…) et en terme de composition. Aufgang donne le sentiment pour le moins étrange de parfaitement maîtriser toute la musique depuis Bach jusqu’à Boulez, mais aussi le jazz (on pense à Esbjorn Svenson Trio notamment) et les musiques électroniques. Toutes ces influences sont bien digérées par le trio qui propose en retour quelque chose de nouveau. Bluffant, vraiment…

En guise de conclusion, une petite vidéo qui donne un avant-goût de la musique, mais aussi du groupe en train de travailler sur l’album en studio, et sur scène. On trouvera d’autres vidéos sur leur page officielle (oui, une horrible page Myspace, mais il faut faire avec), notamment une partie de leurs concerts donnés à la Cité de la Musique.

Aufgang from discograph on Vimeo.

Je renvoie aussi à la lecture d’autres critiques sur Internet : celle de Benjamin qui a mis la rare note de 9/10 ; celle de Mauve qui est aussi la plus ancienne sur l’album et qui décrit bien chaque morceau ; la très bonne critique enfin de Jean-Sebastien avec un éclairage historique intéressant sur le mélange des genres.

Étonnamment, la presse traditionnelle semble ignorer tout d’Aufgang, et c’est bien dommage. Je ne sais pas si on tient le premier représentant du « classique du XXIe siècle », mais on a en tout cas un excellent album, sans conteste l’un des meilleurs de 2009 !

  1. Je reste un très grand fan de tout ce qui est post-quelque chose, je trouve cela tellement amusant, en musique comme ailleurs… []