Borgen, une femme au pouvoir, Adam Price (DR1)

Trois ans avant House of Cards, le Danemark découvrait déjà l’envers du décors de son monde politique avec Borgen, une femme au pouvoir1. Le concept est le même, mais la série créée par Adam Price se distingue vite de celle qui a suivi et rendu le genre si populaire. Plus modeste et plus réaliste aussi, la création de DR1 ménage également davantage de place aux problèmes personnelles de Birgitte Nyborg, la femme politique que l’on suit durant trois saisons. Équilibrée, complexe sans être compliquée et toujours remarquablement interprétée, Borgen, une femme au pouvoir est une réussite totale. Ne passez pas à côté.

Adam Price ouvre sa série quelques jours avant des élections législatives au Danemark. Dans cette monarchie parlementaire, le premier ministre constitue un gouvernement à partir d’une majorité basée sur les élus issus du suffrage. Les élections servent à déterminer la couleur du Parlement et par conséquence l’orientation du gouvernement, qui naît quasiment toujours de compromis entre les différentes tendances de la chambre. Borgen, une femme au pouvoir s’intéresse à Birgitte Nyborg qui est à la tête du parti démocrate, pile au centre de l’échiquier politique. Quand un scandale éclabousse le premier ministre sortant Lars Hesselboe juste avant les élections, le vote tourne en sa faveur et c’est à elle que revient la formation du gouvernement. La série de DR1 ne perd pas de temps avec les présentations et projette ses spectateurs au cœur du pouvoir danois, dans le « Château », ou Borgen en danois, où siège le parlement. En politique, tout est toujours affaire de négociations et les scénaristes en profitent pour lever le voile sur les tractations entre partis et membres des partis. Chacun essaie d’imposer sa politique, mais aussi et surtout d’obtenir des postes clés dans le gouvernement et les négociations se déroulent sur un fond de nombre de voies obtenues pour décrocher tel ou tel ministère jugé plus important. Adam Price construit la première et la deuxième saison autour de l’ascension au sommet de son personnage principal. Birgitte Nyborg devient la premier ministre du pays et elle doit ensuite composer avec la coalition formée avec plusieurs partis pour gouverner. L’héroïne de Borgen, une femme au pouvoir prend petit à petit ses marques et impose de plus en plus sa présence et ses méthodes pour faire avancer le pays dans la direction qu’elle souhaite. Mais le scénario sait aussi surprendre et cette ascension prend un tour étonnant pour la dernière saison, qui introduit une rupture bienvenue et relance la série sur une toute nouvelle base. Un pari audacieux et payant, qui prouve l’excellente maitrise à tous les niveaux de la création originale de DR1.

Il faut dire que Borgen, une femme au pouvoir ne se concentre pas uniquement sur la vie politique au château. Les histoires personnelles ont aussi toute leur place et elles sont parfaitement intégrées avec le reste. La preuve avec le parcours de Birgitte, qui s’impose brillamment dans le monde politique danois et fait voler en éclat sa famille en parallèle. Son mari se sent délaissé et il finit par aller voir ailleurs, ses enfants ne vont pas bien au point que sa fille passe par une grosse dépression nerveuse qui l’oblige à prendre congé du gouvernement. Adam Price a bien su mettre les deux mondes en opposition et il montre admirablement que l’univers de la politique exige des sacrifices presque impossibles pour la vie privée. La pression exercée sur la famille de Birgitte, mais aussi de tous ceux qui l’entourent, est incroyablement élevée et trop intense pour la plupart. Ce n’est pas pour rien que les histoires personnelles de la majorité des personnages soient au point mort, à l’image de l’échec entre Kathrine et Kasper qui traverse les trois saisons. Les politiques, les assistants et même les journalistes qui les suivent sont tous pris dans une sorte de tourbillon permanent qui exclue presque mécaniquement leurs proches. Borgen, une femme au pouvoir se construit sur ce constat et montre comment la sphère publique entre en collision avec la sphère privée, et qu’il n’y a rien à faire pour l’éviter. Ce n’est pas un message plein d’optimisme et la série dans l’ensemble n’est pas portée par un message positif, surtout dans sa troisième saison qui a tendance à accumuler les échecs et contre-coups. Nulle critique dans ce constat, au contraire même : la série gagne à embrasser ces aspects sombres de la politique et aussi les échecs, les personnages gagnent en épaisseur psychologique et l’ensemble en crédibilité. In fine, la véritable réussite de l’œuvre diffusée par DR1 est peut-être là : elle offre une vision nuancée de la politique, avec des personnages bien écrits et une intrigue qui sait toujours où elle doit aller. La fin de la troisième saison est un modèle du genre, les scénaristes ont su comment clore leur histoire et fermer les boucles ouvertes sans en faire trop et sans tomber dans la répétition facile.

Borgen, une femme au pouvoir est une belle réussite et son succès à l’international n’est pas surprenant. Pas plus que l’intérêt de Netflix, qui a décidé non seulement de l’héberger sur sa plateforme, mais aussi de lui offrir une suite. Est-ce une bonne idée alors que la troisième saison s’achevait sur une très belle note ? Il faudra apparemment attendre 2022 pour avoir une réponse, mais on peut faire confiance à Adam Price pour avoir une bonne idée et maintenir le bon niveau de la série. Et quoi qu’il en soit, les trois saisons actuelles de Borgen, une femme au pouvoir méritent sans conteste le détour.


  1. Ce titre français… 🙄