Derry Girls, Lisa McGee (Channel 4)

Derry Girls suit le quotidien de quatre lycéennes avec un format court et un humour dans l’esprit des sitcoms. Quoi de plus banal et sans intérêt, penserez-vous peut-être. Sauf que la série créée par Lisa McGee se déroule en Irlande du Nord dans les années 1990, alors que le conflit nord-irlandais avait toujours lieu. Ce contexte de violence dynamite cette série en apparence banale pour en faire une excellente sitcom boostée par un humour noir, entre guerre de religions, problèmes familiaux et identité sexuelle. Derry Girls est très drôle et souvent gonflée, un pari gagnant que l’on a hâte de retrouver avec une première saison bien trop courte.

Lisa McGee s’est inspirée de sa propre enfance pour écrire Derry Girls. Elle se retrouve sans doute dans l’une des quatre lycéennes que l’on suit dans la première saison, à moins qu’elle ne se soit inspirée de ses souvenirs pour créer ces quatre personnages. Quoi qu’il en soit, la série portée par Channel 4 respire le vécu et c’est ce qui fait qu’elle est si accrocheuse, dès le pilote. Son énorme succès en Irlande du Nord — elle a rassemblé le plus de téléspectateurs de l’histoire de la télévision — s’explique certainement par les souvenirs qu’elle a remonté à la surface. L’action se déroule à Derry dans les années 1990. L’année n’est pas déterminée précisément, la présence d’ordinateurs tend à penser que ces années sont bien avancées, mais Derry Girls se déroule dans un contexte qui semble bloqué dans le passé. Les personnages principaux sont tous catholiques, les filles sont d’ailleurs scolarisées dans un lycée religieux et elles suivent une éducation assez stricte, sur fond de conflits religieux. L’Irlande du Nord est majoritairement protestante et cette vieille querelle soulève toujours le pays. Le scénario intègre le conflit comme tout le reste, avec une bonne dose d’humour noir. Les personnages l’acceptent comme si c’était parfaitement normal et logique que des actes terroristes soient régulièrement commis, et ils traitent les protestants avec tout le dédain et même le dégoût que l’on peut imaginer. L’ennemi anglais est sur toutes les lèvres, ce qui n’arrange pas les affaires de James, le cousin anglais de l’une des filles qui débarque et qui est scolarisé avec elles plutôt qu’à l’école de garçons de coin, par peur de représailles. Ce n’est pas pour autant que sa vie est plus facile, il est constamment réprimandé, on parle toujours de lui à la troisième personne comme s’il était là, il est jugé pis que pendre… Lisa McGee s’amuse des préjugés de l’époque et de la facilité avec laquelle ses personnages s’accommodent de clichés et mensonges perpétués par les générations. Derry Girls n’est pas une œuvre politique ou historique, c’est un décor de fond qui sert de base pour imaginer une série de mésaventures loufoques vécues par des personnages souvent ridicules. La sitcom de Channel 4 ne se moque pas d’eux, mais elle s’amuse de la réaction des gens dans ce contexte, à l’image de l’épisode autour du miracle de Marie qui est vraiment très drôle. L’hypocrisie de la religion, dressée constamment comme un prétexte, est très bien démontré, tandis que la créatrice parvient parfaitement à rendre cette époque pleine de contradictions. Et puis Derry Girls peut compter sur un casting tout simplement parfait : les cinq jeunes acteurs sont incroyables dans leur rôle, et les quelques adultes autour d’eux sont également très drôles. Ajoutez à cela une réalisation nerveuse très bien menée, et vous obtenez décidément une excellente série.

Le plus gros défaut de la première saison de Derry Girls au fond, c’est sa durée. Six épisodes de vingt minutes, c’est la longueur d’un long-métrage et on aurait envie d’en voir beaucoup plus. Cela tombe bien, Channel 4 a renouvelé la série pour une deuxième saison dès la diffusion de la première. Ces cinq lycéens qui s’en sortent comme ils peuvent dans une Irlande du Nord toujours engluée dans un conflit dépassé constitue une série turbulente et hilarante, à ne pas rater. On a hâte de retourner à Derry !