Grave, Julia Ducourneau

Grave a défrayé la chronique à sa sortie, et pour cause : interdit au moins de 16 ans, le premier long-métrage de Julia Ducourneau frappe par son aspect radical. Protéiforme, le projet n’a pas peur de tomber dans le gore avec quelques plans qui ont dérangé des spectateurs au point de provoquer quelques évanouissements, mais on ne peut pas le résumer à un banal film d’horreur. C’est aussi un film sur l’adolescence et le passage à l’âge adulte, la découverte de la sexualité et le traumatisme du bizutage dans les grandes écoles. C’est encore une œuvre qui tire vers le pamphlet contre la consommation de viande, tout en s’amusant à proposer une lecture moderne du cannibalisme. Bref, c’est une proposition très étrange et c’est bien là le principal intérêt de Grave. Julia Ducourneau ne se contente pas d’essayer de choquer les spectateurs, sa démarche est nettement plus complexe et intrigante. Il faut accepter de voir l’horreur et le sang frontalement, certes, mais si c’est votre cas, vous auriez tort de passer à côté de cette proposition très originale – et donc passionnante – de cinéma.

Dès la toute première scène, Julia Ducourneau parvient à créer une ambiance pleine de mystère et surtout de menaces. Sur une nationale bardée d’arbres comme il y en a tant dans nos régions, une fille marche sur le côté et se projette face à une voiture lorsque celle-ci arrive juste à côté. Le conducteur dévie sa trajectoire pour l’éviter et termine dans un arbre, puis la victime supposée se relève, manifestement indemne. Elle se rend vers la voiture, ouvre la portière… et le générique commence. Que s’est-il passé au juste ? A-t-on assisté à une tentative de suicide raté ? Ou bien s’agit-il de tout autre chose, que l’on n’ose encore formuler complètement ? Cette aura pleine de doutes posée, Grave peut poser son intrigue et ses personnages : on suit ainsi les pas de Justine, jeune étudiante qui entre dans la même école de vétérinaire que ses deux parents et sa grande sœur. Elle est encore jeune et elle a le profil parfait de la première de la classe, celle qui a passé son bac avant les autres et celle qui est promise à une grande réussite. D’ailleurs, elle arrive dans sa nouvelle école la tête haute, assurée de sa destinée, même si la réalisatrice plante d’emblée une fausse note : sa sœur, déjà scolarisée dans l’école, ne vient pas la chercher. À partir de là, son destin tout tracé est ruiné en deux temps et trois mouvements par le bizutage agressif des anciens envers les « bizuts », les nouveaux entrants. Julia Decourneau est passé par les grandes écoles littéraires de la capitale et elle n’a sûrement pas connu une telle situation, mais c’est tout comme. La réalisatrice décrit avec beaucoup de précision cette folie du bizutage, ces anciens qui viennent réveiller les nouveaux en plein milieu de la nuit, pour ruiner leurs chambres et jeter par la fenêtre leurs matelas, avant de les humilier de toutes les façons imaginables. Défilé en sous-vêtements, projection de sang et obligation de ne pas se laver pendant toute la journée qui suit, ou encore fêtes bien trop arrosées qui se terminent mal. La pression psychologique est extrême et Justine n’était manifestement pas préparée à un tel accueil. Elle a beau faire face avec courage, sa souffrance est palpable, surtout quand on la force à manger un rein de rat, elle qui est pourtant végétarienne et qui a horreur de la viande. Ce n’est pas le sujet principal de Grave, mais c’est un sujet important et on sent que la cinéaste tient à dénoncer cette situation ubuesque où les maltraitances sont perpétuées d’une génération à l’autre. Les adultes semblent plus ou moins au courant, comme en témoigne la scène chez l’infirmière, mais personne ne fait rien de sérieux. Et pourtant, ce bizut est la cause de tous les problèmes pour Justine…

Naturellement, le cœur du film n’est pas dans cet école de vétérinaire et ses pratiques d’un autre temps. Comme la scène d’ouverture le laisse entendre, et surtout comme l’ambiance très lourde du film le laisse penser, Grave dérive vite vers tout autre chose. Végétarienne depuis toujours, Justine goûte à la viande pour la première fois en étant forcée lors de son bizut et elle se découvre une envie permanente pour la chair et le sang à partir de là. Elle commence par cacher les steaks de la cantine dans sa blouse, mais elle se réveille vite en pleine nuit pour manger des escalopes de poulet crues. Bien vite, son envie grandit et elle se met à envier le sang et la chair humaine. Julia Ducourneau parvient à passer de la jeune fille innocente à la femme cannibale avec une facilité déconcertante et c’est sans doute l’un des éléments les plus forts et aussi les plus déroutants du film. Le spectateur est presque contraint à assister à ce changement, mais ce n’est pas comme s’il était forcé de manière désagréable, c’est plus qu’il surgit tout à coup, presque sans prévenir. Un doigt coupé suffit au personnage de goûter le sang humain et bientôt la chair et Grave crée alors la surprise en traitant cet « incident » comme parfaitement normal. C’est bien la plus grosse particularité de ce long-métrage, il ne juge jamais ses personnages sur un plan moral, à peine sur le plan de la justice… il se contente de présenter des personnages et des actions et laisse au spectateur le soin de juger, s’il le souhaite. C’est peut-être bien ce qui est le plus choquant ici, le cannibalisme est présenté comme quelque chose de normal, pas un choix individuel, mais plutôt comme une force qui s’impose aux personnages. Le parallèle avec la sexualité est à cet égard intéressant le colocataire de Justine est gay, mais cela n’appelle strictement aucun commentaire. Il préfère les garçons, même s’il ne rechigne pas face aux avances de Justine, il est comme il est. Et de la même manière, la jeune fille aime manger de la chair humaine, sans autre commentaire à ce sujet. C’est assez troublant, d’autant que la réalisatrice tient cette ligne jusqu’à la tout fin, avec cette ultime surprise qui vient encore bouleverser tout ce que l’on imaginait possible. Il n’y a pas de limite, ni aux actions de l’héroïne, ni aux actions de ceux qui l’entourent et c’est le plus troublant, même si les images parfois très gores sont elles aussi très marquantes.

Difficile de ressortir indemne après avoir vu Grave et c’est aussi ce qui fait que ce film est aussi intéressant. Julia Ducourneau n’essaie pas de choquer gratuitement, elle présente des faits choquants comme s’ils ne l’étaient pas, elle ne juge pas ses personnages et en tout cas, elle laisse a spectateur le soin de le faire. C’est un film radical, cru comme le titre anglais le dit très bien, et c’est bien pour cette raison qu’il est passionnant. Ajoutez à cela une jeune actrice éblouissante – dans le rôle de Justine, Garance Marillier époustoufle et on a hâte de voir ce que sa carrière lui réservera – et vous obtiendrez un film coup de point à ne pas rater. À condition, toutefois, d’avoir le cœur bien accroché pour tenir le choc face à quelques séquences vraiment sanglantes et suggestives.