Kiki la petite sorcière, Hayao Miyazaki

Sorti très peu de temps après Mon voisin Totoro, Kiki la petite sorcière n’est pas l’œuvre la plus connue de Hayao Miyazaki. Il faut dire que cette adaptation d’un roman japonais pour les jeunes est aussi très surprenante : on nous annonce une sorcière et du fantastique dès le titre1, mais le scénario est en fait très proche du réalisme et de la vie quotidienne. Le fantastique cher au studio Ghibli est toujours là, mais c’est une touche très discrète dans cet univers très européen, et très typé années 1940. Kiki la petite sorcière est aussi une œuvre magnifique, portée par une animation à l’ancienne et exceptionnelle. Un classique étonnant, à (re)découvrir.

Kiki, treize ans, est fille de sorcière et donc sorcière elle-même. Comme le veut la tradition, elle doit partir seule avec son balais volant et trouver une ville où elle pourra être formée complètement. Ce point de départ n’est jamais discuté ou remis en cause par le film, comme souvent chez Hayao Miyazaki, il est accepté comme tel et l’intrigue se construit à partir de lui. En l’occurrence, l’héroïne de Kiki la petite sorcière se retrouve dans une ville portuaire qui l’enchante, mais elle ne trouve pas sa place facilement dans ce nouvel environnement. Même si personne ne semble vraiment surpris par sa condition de sorcière, on ne l’accepte pas nécessairement et surtout, elle ne trouve rien à faire, aucun endroit où elle pourrait développer ses talents et à la place, elle doit se contenter d’exploiter la seule chose qu’elle sache faire, voler. C’est pourquoi Kiki choisit finalement de créer un service de livraison par les airs et elle s’installe dans une boulangerie où elle travaille aussi de temps en temps. L’un des enjeux du film, c’est bien cette intégration par le monde du travail, une idée qui a de quoi surprendre, surtout pour une jeune fille de treize ans. Hayao Miyazaki reste, comme toujours, assez flou sur le contexte. La ville est clairement européenne et on sait que les dessinateurs du studio Ghibli ont passé du temps à Stockholm pour trouver l’inspiration, mais elle n’est pas nommée et elle rassemble des attributs de plusieurs villes. De la même façon, l’époque n’est pas très claire, le ballon évoque l’entre deux guerres, certains objets datent plutôt des années 1950, voire 1960. Kiki la petite sorcière entretient ainsi le mystère sur les dates et les lieux, mais il n’empêche : que l’enjeu principal soit, pour l’héroïne, de trouver un travail est pour le moins étonnant.

Kiki la petite sorcière reste marqué par le fantastique et les contes traditionnels malgré tout. Dans l’ensemble, le scénario dresse le récit initiatique d’une adolescente vers l’âge adulte et en quittant ainsi le cocon familial pour voler de ses propres ailes, Kiki abandonne aussi son enfance. Elle rencontre pour la première fois un garçon, doit affronter sa timidité pour ne pas le repousser sans arrêt et finalement lui faire suffisamment confiance pour qu’une amitié au minimum se dessine. Hayao Miyazaki décrit assez précisément les difficultés de l’adolescence, les doutes que cette phase suscite et aussi l’ennui que cet âge peut provoquer. Ses films sont souvent davantage tourné vers l’enfance, ou alors carrément à l’âge adulte, mais pas celui-ci, clairement orienté vers l’adolescence avec cette jeune fille de 13 ans comme héroïne. Là aussi, c’est le quotidien qui l’emporte au détriment du fantastique, ce qui n’empêche pas d’inclure quelques idées venues du conte traditionnel. Après tout, l’héroïne sauve son ami/amoureux à la fin, une reprise du thème du preux chevalier qui va sauver la princesse. Même si Hayao Miyazaki inverse les valeurs ici et place une fille au centre de l’intrigue, un classique aussi dans son œuvre. Il y a un élément majeur qui manque par rapport à un conte, c’est bien le méchant. Kiki est une sorcière positive et elle n’a aucun vrai danger à affronter, si ce n’est la difficulté à trouver une place en société. C’est peut-être le choix le plus audacieux dans Kiki la petite sorcière, l’histoire se concentre sur les petits problèmes du quotidien plutôt que d’imaginer une grande opposition entre son personnage principal et un danger tiers. Jusqu’au bout, le cinéaste préfère surprendre et c’est une excellente chose, même si on pourrait aussi dire que l’intrigue est un petit peu vide. Certes, mais toutes les qualités habituelles des studios Ghibli et en particulier les décors sublimes sont bien là et le résultat est extrêmement plaisant à regarder et à suivre.

Premier vrai succès commercial à sa sortie au Japon2, Kiki la petite sorcière assure la pérennité des studios Ghibli, tout en réaffirmant son style et son traitement si particuliers. Hayao Miyazaki brasse aussi toutes ses thématiques fétiches, de l’admiration européenne à l’héroïne seule, en passant par son amour du vol et des objets volants. C’est un long-métrage à part pourtant, notamment parce qu’il ne s’agit pas tant d’une œuvre fantastique avec des sorcières que du récit beaucoup plus banal en apparence du passage à l’âge adulte et des difficultés de l’adolescence. On peut trouver cela décevant, mais Kiki la petite sorcière est une vraie réussite graphique et le scénario est plus intéressant qu’on ne pourrait le croire au premier abord. Dans tous les cas, c’est un Hayao Miyazaki à ne pas rater, comme tous les autres.


  1. Le titre français qui, une fois n’est pas coutume, est peut-être meilleur que l’original. La version japonaise pourrait être traduit par Le service de livraison rapide de la sorcière, ce qui livre une partie de l’intrigue. Le côté mystérieux du titre français est, à mon sens, supérieur. 
  2. En Europe, on retient surtout le nom de Totoro, mais c’est en fait ce film qui a été le premier gros succès en salles pour les studios Ghibli, du moins au Japon. En France, il a de toute manière fallu attendre quinze ans pour que Kiki la petite sorcière sorte en salles.