The Magicians, Sera Gamble et John McNamara (SyFy)

The Magicians est une série très étonnante. Son point de départ ressemble vraiment à une nouvelle version de la saga Harry Potter, avec des jeunes adultes en guise de magiciens. Le pilote et les premiers épisodes sont très proches de cet esprit, avec une intrigue qui se met en place dans une école de magie où plusieurs jeunes apprennent à se connaître. Pour autant, la série portée par SyFy s’éloigne assez rapidement de ce modèle et en quatre saisons, elle s’émancipe pour tracer sa propre voie. Sera Gamble et John McNamara ont d’abord bénéficié des romans Les Magiciens écrits par Lev Grossman, mais les dernières saisons ont été créées de toute pièce et elles prouvent que cet univers fantastique étrange a de quoi tenir la route. L’air de rien, The Magicians s’impose petit à petit comme une excellente série, et ce n’était pas gagné d’avance.

Le pilote permet de découvrir l’existence de Brakebills, université de magie cachée de la vue de tous au beau milieu de New York. Cette université recrute ses étudiants en invitant des profils potentiels à faire un test, et en effaçant la mémoire de ceux qui échouent. The Magicians commence ainsi avec la réussite du test pour Quentin Coldwater, jeune homme d’une vingtaine d’années qui souffre de dépression depuis son enfance et qui a même été interné à plusieurs reprises. En revanche, son amie d’enfance Julia échoue au même test, alors qu’elle rêvait d’une telle possibilité. Les deux sont passionnés depuis toujours par une saga de romans et le monde imaginaire de Fillory, construit sur la magie justement. La série de SyFy se construit autour de ces prémisses et met en place un univers qui paraît dans un premier temps bien commun et inspiré par d’autres œuvres. On pense à Harry Potter naturellement, mais c’est tout l’univers de l’heroic-fantasy qui est convoqué, le tout sur fond de querelles estudiantines et d’histoires d’amour. Ce n’est pas très original, mais The Magicians a un twist qui change tout : la série évolue dans un monde similaire au nôtre, elle partage les mêmes références et a conscience des clichés qu’elle peut véhiculer. Les magiciens de Brakebills que l’on apprend à connaître ont conscience du côté souvent ridicule de leur situation et ils utilisent les mêmes références que les spectateurs, qualifiant par exemple les non-magiciens de moldus. C’est une manière intelligente de désamorcer les critiques que l’on pourrait avoir, et l’écriture fait preuve d’un second degré constant et souvent salutaire. Outre que la magie existe, un autre pilier de cet univers de fiction pourrait être que rien ne se passe comme prévu et que les clichés sont en général tournés en ridicule.

Ce principe général sauve The Magicians de tous les travers du genre et elle permet à la série de rester intéressante et d’éviter l’ennui pendant quatre saisons. Sera Gamble et John McNamara ont utilisé ce cadre de magie comme une toile vierge où tout est possible et leur scénario explore de nombreuses possibilités. On découvre vite que Fillory existe vraiment et la série passe alors des histoires amoureuses et petits conflits entre jeunes adultes à une série de quêtes dans la plus grande tradition de l’heroic-fantasy, mais toujours en gardant ce second degré qui parvient à surprendre, épisode après épisode. L’univers merveilleux de Fillory contient bien des fées, mais ce ne sont pas de charmantes créatures, ce sont au contraire des créatures cruelles et machiavéliques. Ce n’est qu’un exemple, mais ce postulat est constant. On découvre qu’il y a des divinités, mais ces dieux sont terriblement humains et pleins de défaut. The Magicians ne recule devant aucun genre et aucune idée, aussi farfelue semble-t-elle. Animaux qui parlent, bibliothèque totalitaire, une femme qui devient High King (oui, King) de Fillory, ou encore des scènes qui se transforment brutalement en comédie musicale… pourquoi pas ? Cette inventivité assez folle est rafraîchissante à une époque où trop de séries sont calibrées pour un genre et ne dévient jamais. Ici, c’est tout l’inverse, les scénaristes osent tout et même s’ils se plantent parfois, cette richesse incroyable est une force de la série. L’humour est souvent présent, mais sans éliminer les émotions et les sujets difficiles. C’est d’ailleurs intéressant qu’une série qui se déroule dans un univers fantastique plein de magie parle autant de sujets sérieux et de la réalité. Dépression et deuil sont régulièrement au centre des enjeux, tout comme des questionnements sur la famille et l’amitié, sur la responsabilité et le pouvoir. The Magicians multiplie ainsi les questions complexes et même si la série de SyFy est souvent légère et drôle, elle a un fond constamment sérieux qui est étonnant, mais qui contribue aussi à sa longévité. Et c’est aussi ce qui permet aux personnages d’exister vraiment et d’avoir une épaisseur psychologique trop rare.

Certaines séries commencent en promettant beaucoup et déçoivent parce qu’elles ne délivrent pas autant. C’est tout l’inverse pour The Magicians, qui commence comme une série assez banale sur une université de magique et qui déploie en quatre saisons une richesse bluffante. Sera Gamble et John McNamara font preuve d’une ambition folle et cela paye, comme en témoigne la bouffée d’émotion qui survient à la fin de la quatrième saison. On s’est attaché à ces personnages et à leurs problèmes, à ce monde plein de défauts qui ressemble tant au nôtre et The Magicians est souvent plus politique qu’on pourrait le croire, avec la diversité toujours au cœur des enjeux. Est-ce que la cinquième saison poursuivra sur cette bonne lancée ? On a hâte de le découvrir, mais quoi qu’il en soit, la série de SyFy mérite déjà amplement le détour !