Ragnarök, Adam Price (Netflix)

Ragnarök, littéralement la « fin du monde » en norvégien, évoque Thor, Odin et toute la mythologie nordique. Et pourtant, cette série originale Netflix se déroule dans un lycée d’une ville fictive en Norvège, pas vraiment le cadre a priori pour une histoire d’apocalypse et de lutte à mort entre des dieux et des géants. Adam Price s’inspire assez librement des mythes pour composer une histoire qui, sous couvert de parler d’adolescents norvégiens, évoque en fait surtout le réchauffement climatique et l’inaction des adultes face à la destruction de notre planète. Ragnarök ressemble peut-être à une série légère pour jeunes adultes dans un premier temps, mais entre l’écologie et la corruption, elle devient vite nettement plus sérieuse et politique. Un mélange étrange, qui fait tout le caractère de cette première saison hélas bien trop courte.

La série créée par Adam Price se déroule intégralement dans une petite ville imaginaire norvégienne au fond d’un fjord, presque un archétype. Edda est suffisamment petit pour que tout le monde s’y connaisse au moins de loin, et pour qu’une seule entreprise fournisse du travail à l’écrasante majorité de la population, au point d’être incontournable. La série prend parfois des allures de Twin Peaks, avec une usine chimique en lieu et place de la scierie, mais la comparaison s’épuise vite. Dès le pilote, Ragnarök pose ses personnages principaux, des lycéens qui vivent comme n’importe quels lycéens au monde, ou presque. La série a des allures de teen movie et elle n’en a pas honte, au contraire même. Le fait qu’une bonne partie du casting soit issue de Skam, une autre série norvégienne sur des adolescents, simplifie l’association et l’histoire se concentre aussi sur les relations entre ces jeunes. Le personnage principal, Magne, souffre de dyslexie avancée, si bien qu’il se retrouve dans la même classe que son petit frère, Laurits. Les débuts sont difficiles, les jeunes se moquent facilement et les deux garçons ont un peu de mal à trouver leurs marques. Le scénario se concentre donc sur tous ces points, mais sans oublier la promesse de mythologie nordique. Dès le départ, une vieille femme touche Magne et lui transfère les pouvoirs de Thor sans qu’il le sache. Quand il prend un marteau et qu’il le lance sous l’orage, il ne réalise pas tout de suite qu’il l’a envoyé à 1,5 km de là. Le personnage principal de cette série est un super-héros qui s’ignore, un sous-genre particulièrement intéressant. Il découvre petit à petit ses capacités, sa force surhumaine, son endurance hors du commun ou encore ses sens aiguisés. Son odorat se développe, il n’a plus besoin de lunettes pour voir… bref, il devient un sur-homme et la première saison lui permet de découvrir tout son potentiel. Ragnarök en promet bien plus pour la suite, avec un affrontement à venir entre ce nouveau Thor et la famille qui dirige Edda depuis des années et qui s’avère sortir tout droit du mythe de l’apocalypse norvégien. Adam Price s’amuse à réinventer les contes, à les introduire dans un contexte contemporain et c’est effectivement très réussi dans ces six épisodes, avec un mélange réussi entre la mythologie à l’ancienne et les histoires d’ados du XXIe siècle.

Ce retour de la guerre entre dieux, géants et autres créatures mythologiques se fait dans un contexte moderne, ce qui veut dire sur fond de réchauffement climatique dans Ragnarök. C’est clairement la bonne surprise de cette série et ce qui le distingue d’un clone de Twilight à la sauce nordique, ce que certaines séquences peuvent en effet laisser penser. Cette thématique est omniprésente du premier au dernier épisode, lancée par un personnage qui meurt dès le pilote, une lycéenne particulièrement impliquée dans la dénonciation des usines de Jutul et des changements climatiques. Isolde diffuse des vidéos sur YouTube, elle documente le recul du glacier au-dessus d’Edda, et elle tente de trouver des preuves de l’implication de Jutul, l’entreprise qui fait vivre la petite ville. Quand elle se rapproche un petit peu trop de la vérité, elle est assassinée par les propriétaires de l’usine et c’est sa mort qui pousse Magne à enquêter à son tour. Contrairement à d’autres œuvres de fiction qui ignorent totalement la question écologique, ou qui ne s’en servent qu’en guise d’excuse pour faire avancer leur intrigue, elle est au cœur de la série portée par Netflix. C’est un moteur de l’action, puisque le terrible secret qui explique la pollution de l’eau du fjord local justifie en large partie des trajectoires des personnages. Mais le réchauffement climatique est intégré de façon encore plus profonde et intéressante dans Ragnarök, en en faisant une opposition entre générations. Seuls les lycéens sont conscients du problème et veulent faire quelque chose pour y remédier. Autour d’eux, les adultes sont soit absents, soit complètement inactifs et largués face à l’urgence de l’enjeu. La mère de Magne et Laurits est représentative de cet état d’esprit : elle reconnaît vaguement le problème, mais il ne faudrait pas que les actions de ses enfants remettent en cause son travail à l’usine et encore moins son confort et ses habitudes. Comme elle, tous les adultes préfèrent ne rien faire et se satisfaire d’un statu quo, y compris les professeurs qui obligent leurs élèves à mentir plutôt que de chercher la vérité et dire du mal de Jutul. On sent qu’Adam Price a cherché à faire passer un message, ne serait-ce qu’en diffusant régulièrement la radio locale sponsorisée par la même entreprise, une piqure de rappel permanente du problème et de l’aveuglement général. C’est un message fort et qui fait que cette série est bien plus engagée et politique que prévue.

N’allez pas croire pour autant que Ragnarök est une série trop sérieuse ou ennuyeuse. Son message éminemment politique et oh combien nécessaire n’efface pas une intrigue mythologico-superhéroïque qui s’avère aussi très fun. Cette première saison s’avère ainsi fort sympathique et son plus gros défaut est de s’arrêter trop vite, alors que toute la tension entre les deux camps est montée progressivement. Maintenant que c’est fait, est-ce que la suite sera aussi bonne ? Impossible de le savoir, mais en attendant, vous auriez tort de bouder la dernière série norvégienne de Netflix.