See, Steven Knight et Francis Lawrence (Apple TV+)

Changement de décor pour Steven Knight : après les rues crasseuses du Birmingham des années 1920 dans l’excellente série Peaky Blinders, le voici dans une dystopie post-apocalyptique en pleine nature américaine. Accompagné de Francis Lawrence, que l’on connaît surtout pour son travail sur la saga Hunger Games, il a eu une excellente idée. See se déroule dans un futur distant, où la population mondiale a été réduite à deux millions d’habitants, tous aveugles, suite à une terrible maladie. Un nouveau monde est né, avec de nouvelles règles qui sont remises en cause par l’apparition de quelques personnes capables à nouveau de voir. La série portée Apple TV+ n’évite pas quelques facilités du genre, mais l’univers est bien rendu et parfaitement exploité et la première saison de See donne envie d’en voir plus.

See n’essaie même pas de retracer l’historique des événements qui ont mené à l’univers dystopique que l’on découvre dans le pilote. La série préfère y plonger ses spectateurs après simplement quelques lignes d’introduction et on se retrouve alors dans les vastes espaces sauvages d’Amérique du Nord, dans un monde où tout le monde est aveugle. Peu importe la raison, le résultat est le même : plus personne ne voit et cela fait si longtemps que c’est le cas que tout le monde a même oublié que l’humanité a pu voir à un moment donné. Le concept même de vision a été perdu et comme plus personne ne peut lire, l’ancien monde a été largement effacé de la mémoire collective. Tout au plus reste-t-il des légendes sur les méfaits de la vision, qui ont entraîné l’homme à sa propre perte. Steven Knight a imaginé un monde très cohérent, avec ses mythes et religions. La vision est associée à un pouvoir divin et ces survivants sont persuadés qu’ils en ont été privés précisément à cause des erreurs de leurs ancêtres. C’est une punition divine, mais aussi ce qui leur permet de vivre en accord avec la nature, sans aucune électricité évidemment, sans arme à feu et avec une maîtrise des environnements très limitée. Un retour à l’époque de la chasse et de la cueillette, même l’agriculture devient très difficile sans la vue, et le retour à une organisation assez primaire de la société. See montre qu’il reste des sortes de villes, notamment Payan autour d’un barrage qui reste encore debout, mais la plupart des habitants vivent dans des tribus de quelques dizaines d’individus et survivent par leur cohésion. Ils ont une connaissance très limitée de leur environnement, tous les déplacements se faisant avec beaucoup de difficultés et moult précautions. Dans un tel univers, quelqu’un qui verrait aurait forcément un terrible avantage, à tel point que cette idée même est considérée comme de la sorcellerie et ceux qui sont suspectés de voir sont brûlés comme des sorciers.

La cohérence de cet univers est indéniablement le plus gros point fort de See. On sent que Steven Knight a beaucoup travaillé en amont et qu’il a mis en place un univers parfaitement cohérent, avec ses propres logiques et ses règles. Le fait que la population soit aveugle est constamment rappelée par de bonnes idées, que ce soit ces cordes placées entre les maisons pour que les déplacements soient plus simples, ou bien les interactions entre les personnages qui tiennent constamment du fait qu’ils ne peuvent pas se voir. Le son devient vital dans cet environnement, mais aussi l’odeur et ce sont autant d’éléments qui ont été très bien intégrés au scénario. Les acteurs parviennent tous à rester crédibles dans leur rôle d’aveugles, même s’ils n’évitent pas quelques faux pas ici ou là. Il fallait sans doute faire quelques entorses au réalisme absolu pour que l’intrigue puisse tenir, mais dans l’ensemble, on parvient à expliquer les actions de tous les personnages. Après plusieurs centaines d’années dans le noir, les autres sens se sont forcément amplifiés et on peut comprendre qu’ils se repèrent grâce au son et puissent identifier une autre personne grâce à un rythme cardiaque, ou simplement une façon de marcher. Les scénaristes sont parfois peut-être un petit peu trop souple avec ces règles, mais pas suffisamment pour casser l’illusion et See parvient ainsi à garder sa crédibilité jusqu’au bout. Une belle performance, qui doit sans doute beaucoup au talent des acteurs : Jason Momoa et Alfre Woodard sont parfaitement à leur aise dans leurs rôles respectifs, même si on retiendra surtout la performance épatante de Sylvia Hoeks pour incarner la reine. Cet univers original et riche est le point fort de la série d’Apple TV+, plus que son intrigue plus banale et pas toujours bien maîtrisée. L’histoire de ces deux enfants qui peuvent voir aurait pu être passionnante, mais elle n’est pas toujours bien gérée et tombe un petit peu dans la facilité sur la fin. Les huit premiers épisodes restent suffisamment courts et prenants pour que l’on ne se désintéresse jamais et même que l’on ait envie d’en savoir plus. See se termine sur une série de bouleversements qui peuvent permettre de renouveler l’histoire en profondeur dans la suite. Il faudra voir ce que Steven Knight et Francis Lawrence peuvent en faire, mais c’est prometteur.

Le point de départ très original n’était pas qu’une excuse pour réaliser une série banale. See conserve jusqu’au bout ses particularités et ses idées fortes et elle exploite très bien les conséquences d’une population totalement aveugle. On apprécie aussi le rythme plus lent que la moyenne, qui colle parfaitement avec cet univers où l’humanité s’est trouvée par la force des choses plus proche de la nature, et plus apaisée en un sens, même si la violence est bien présente. See sait au contraire être brutale et même sanglante : ce monde est peut-être plus lent, il n’est certainement pas plus doux. Quoi qu’il en soit, il est suffisamment riche pour que l’on ait hâte de découvrir la suite !


See, saison 2

(4 novembre 2021)

La première saison de See impressionnait par ses ambitions : une dystopie où la population mondiale est frappée de cécité, voilà qui semblait bien difficile à tenir sur la durée. Pourtant, après huit épisodes, Steven Knight et Francis Lawrence ont amplement prouvé qu’ils avaient de la suite dans les idées et qu’ils pouvaient construire un monde d’aveugles crédible. La suite construit sur ces bonnes bases et redouble encore d’ambition : l’univers est constamment agrandi tout au long de ces huit nouveaux épisodes, il y a davantage de personnages et de lieux, et une intrigue qui se solidifie. Même si l’on n’évite toujours pas entièrement certaines facilités, See s’en sort remarquablement bien et s’impose comme une vraie réussite.

Le final de la première saison imposait plusieurs bouleversements, avec la capture de Haniwa par les ennemis jurés de Payan, mais aussi la mort du traqueur-général et la découverte de la réelle identité de Maghra, sœur de la reine et donc princesse du royaume. Autant d’éléments qui laissaient entrevoir une suite bien différente et la deuxième saison de See ne déçoit pas. À part les personnages principaux que l’on retrouve, tout change, à commencer par le cadre. Loin des grands espaces naturels des débuts, ces épisodes se déroulent principalement dans des paysages humanisés, avec un mélange de constructions sommaires récentes et de vestiges de l’ancien temps. Les décorateurs multiplient les clins d’œil, posant ici un hélicoptère au bord d’une route, ou glissant là un studio d’enregistrement audio sous la poussière. On découvre des villes entières, avec des gratte-ciels qui tiennent encore vaguement debout grâce aux « os de dieu », le nom donné au métal. Alors que l’on a été introduit dans ce monde avec des tribus isolées dans la natures, on réalise qu’il y a en fait des civilisations entières qui se sont reformées. La qualité des décors est bluffante, plus encore que dans la première saison, avec un sens du détail qui laisse songeur et un goût marqué pour le réalisme crade — on retrouve un petit peu l’ambiance de Peaky Blinders dans les rues sales de Trivantian. Le niveau d’inventivité des scénaristes atteint des sommets pour imaginer comment la culture peut renaître différemment si l’on enlève la vue. Des costumes de mariage créés avec des fleurs pour que tout le monde puisse admirer leur odeur, jusqu’au conteurs de rue qui mettent en musique leur récit, en passant par les drapeaux qui identifient les nations par un son spécifique, il y a des centaines d’idées disséminées à l’arrière-plan. Cette richesse est le plus gros point fort de See, qui peut ainsi offrir une épaisseur à son univers fictif et lui insuffler de la vie. Qu’importe dès lors si les combats sont parfois un poil légers sur la crédibilité de ce qu’un non-voyant peut faire, l’ensemble tient tellement la route qu’on peut pardonner ces facilités scénaristiques. Tout comme on peut fermer les yeux1 sur une violence insistante qui semble un peu gratuite par moments.

En plaçant le retour de la vision au cœur des enjeux, les créateurs de See trouvent aussi le ton juste. Au-delà des histoires personnelles qui gagnent aussi en intérêt — mention spéciale à nouveau pour la reine, plus folle que jamais —, au-delà aussi de la qualité de la reconstitution de cet univers dystopique, c’est cette trame de fond qui offre à toute la série sa cohérence et donne envie d’en voir davantage. Cela tombe bien, Apple TV+ l’a renouvelée pour une troisième saison.

➡️ Critique de la saison 3 sur mon nouveau blog ⬅️


  1. 🤦‍♂️