Sur écoute, David Simon (HBO)

Ancien journaliste au Baltimore Sun, David Simon connaissait déjà très bien la ville de Baltimore et surtout sa criminalité, sa spécialité quand il écrivait pour le quotidien. Et c’est avec l’aide d’un ancien policier local qu’il a imaginé Sur Écoute, considérée par certains comme la meilleure série jamais créée. Autant dire que le niveau est d’emblée très élevé, mais force est de constater que cette réputation n’est pas usurpée. Alors que HBO se faisait déjà remarquer avec Les Sopranos et Six Feet Under, la chaîne câblée américaine lance une troisième série qui impressionne par son excellence. La première saison imaginée par David Simon offre une plongée à couper le souffle dans l’univers de la drogue de Baltimore et Sur Écoute construit à partir de là quatre autres saisons qui approfondissent le sujet et offrent un regard quasiment documentaire sur la ville et tous ses vices. C’est brillamment écrit, prenant et les nombreux personnages qui défilent sont tous d’une justesse incroyable. Comment ne pas s’enthousiasmer face à cette série qui n’a pas pris une ride ? Si vous ne l’avez jamais vue, il n’est pas trop tard : arrêtez tout (y compris la lecture de cette critique) et plongez dans son univers ! Vous ne le regretterez pas…

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David Simon ne voulait pas créer une série policière et il a même déclaré que sa série aurait échoué si elle n’avait été que cela. Sur Écoute commence pourtant avec une enquête, non pas menée le temps d’un épisode, comme c’est le cas de tant de séries policières sans ambition. Non, l’enquête dure le temps d’une saison complète et la première se concentre justement sur un seul cas. Quelques policiers de Baltimore qui se lancent contre l’un des gangs de la ville, le clan Barksdale mené par Avon et Stringer Bell. Ils contrôlent complètement une cité et ses tours, un terrain perdu par la police au point qu’elle n’y a pas la moindre idée de ce qui se passe. Pour parvenir à leur but, les enquêteurs obtiennent la mise sur écoute des cabines de la cité, utilisées par les malfrats pour obtenir la drogue quand les stocks se vident. C’est cette écoute qui donne son nom à toute la série, mais David Simon sait très bien qu’il peut tomber dans une routine qui ne le mènera pas vraiment au-delà de la routine d’une série policière. De fait, même si les saisons suivantes évoquent une écoute utilisée de temps en temps pour une enquête, on oublie vite ce moyen technique pour se concentrer sur autre chose. D’ailleurs, même si la deuxième saison tourne encore toute entière autour d’une enquête, cette fois dans le milieu des dockers qui ressemble fort à une autre mafia, Sur Écoute ne se résume pas à ce travail policier. Les trois dernières saisons s’éloignent en cela des deux premières et partent sur d’autres terrains. On y parle école, politique ou journalisme, avec toujours la criminalité et la drogue en arrière-plan, mais la série passe vite dans le quotidien difficile de Baltimore et de ses habitants, et c’est aussi ça qui lui permet d’atteindre l’excellence. Le plus impressionnant, c’est que le réalisme est maintenu en permanence : on n’a jamais le sentiment qu’un sujet est moins bien maîtrisé qu’un autre, tout comme on ne voit jamais David Simon prendre parti pour un camp ou pour l’autre. Le réalisme se retrouve aussi dans l’objectivité des faits exposés et il n’y a jamais le bien et le mal qui s’opposent. Tout le monde peut faire de bonnes ou de mauvaises choses et tout le monde change en fonction du contexte, ce que la cinquième saison démontre brillamment.

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C’est le cas de la majorité des séries menées par HBO et c’est aussi le cas ici : Sur Écoute tient en haleine, non pas tant par son intrigue que par ses personnages. Ils sont très nombreux ici, plus qu’à l’accoutumée, mais le tour de force de David Simon est de ne proposer que des personnages marquants et surtout tous parfaitement écrits. C’est le cas des principaux policiers, de Jimmy McNulty à Bunk, en passant par Lester et Kima, mais aussi par leurs supérieurs. Et en face, c’est tout autant le cas des malfrats, que ce soit Avon Barksdale et Stringer Bell ou plus tard Marlo. Dès la première saison, on ressent parfaitement l’épaisseur que le scénario leur accorde à tous, et avec elle, le réalisme qu’ils portent. On pourrait presque parler de docufiction, tant Sur Écoute est documentée et cet énorme travail préalable paye complètement à l’arrivée. Tournée uniquement à Baltimore même, la série est d’un réalisme rare à la télévision et on s’y croit pleinement. Il n’y a aucune fausse note et les acteurs, tous inconnus à la sortie de la série, sont les personnages qu’ils incarnent, on les oublie totalement. Dans son rôle de policier emmerdeur de première, tourmenté par l’alcool et une excellente habileté à se tuer par le travail, mais aussi par sa capacité de travail et de déduction supérieure à la moyenne, McNulty est un personnage passionnant et Dominic West trouve le ton juste et ne le lâche pas. À ses côtés, Bunk est un très bon policier, mais avec un style très différent, lui aussi baigne dans l’alcool et il marmonne mieux que quiconque : huit ans avant Treme, Wendell Pierce est déjà inoubliable. En face, Idris Elba se fait connaître avec cette série et son interprétation de Springer Bell est impeccable. On pourrait continuer ainsi longtemps, mais la vérité, c’est qu’il n’y a aucune erreur sur le casting. David Simon a rassemblé des acteurs parfois atypiques, que l’on n’avait pas forcément l’habitude de voir à la télévision, mais il a toujours trouvé la bonne association pour chaque rôle.

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Même si elles ne sont pas toutes centrées sur une enquête, les cinq saisons restent malgré tout assez indépendantes. Sur Écoute opte à chaque fois pour un angle différent et on découvre à chaque fois de nouveaux personnages — ce qui explique leur nombre anormalement important au total — et un nouveau contexte. La quatrième saison, par exemple, se concentre sur le système scolaire et ses défaillances, en suivant plusieurs collégiens, une thématique jusque-là assez largement absente de la série. La troisième est très politique, avec une lutte pour le pouvoir qui va des forces de l’ordre jusqu’à Washington, en passant par la mairie et le tribunal. La dernière se concentre quant à elle sur des journalistes du Baltimore Sun que l’on n’avait jamais croisés auparavant. Autant de manière d’attaquer un même problème toutefois, puisque la série toute entière se concentre sur Baltimore et ses maux, mais comme souvent, c’est avant tout une manière de parler des États-Unis dans leur ensemble et de ses maux. Avec toutes ces histoires différentes, avec tous ces personnages, David Simon réussit un coup de force. Ce n’est pas parce que la première saison est la seule à s’intéresser vraiment à la drogue que l’on oublie ensuite le sujet. Et ce n’est pas parce que le port de Baltimore n’est au cœur de l’intrigue que dans la deuxième saison que la suite l’efface complètement. Sur Écoute parvient, par son écriture souvent virtuose, à entremêler tous ces univers et de les maintenir, en tâche de fond, jusqu’au bout. Le personnage d’Avon Barksdale, au cœur de la première saison, a encore un rôle à jouer dans la cinquième. Le trafic de drogue que l’on découvre dans la saison 2 est déterminant dans toutes les suivantes. Mais tout ça est fait avec tant de souplesse et de fluidité que tout semble naturel, comme si tout allait de soi, ce qui n’est évidemment pas le cas. C’est à la fin de la série que l’on prend pleinement la mesure de ce que l’on a vu et qu’on réalise la puissance du travail mené par HBO.

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À défaut de savoir si c’est la plus grande série de tous les temps, Sur Écoute est incontestablement une très grande série. Dès la première saison, le spectateur est plongé dans l’univers crasse de Baltimore et il n’en sortira plus au fil des soixante épisodes. Au fond, le personnage principal n’est pas un policier, ce n’est pas un gangster, mais c’est bien la ville de Baltimore, comme La Nouvelle Orléans était l’héroïne de Treme. David Simon connaissait le sujet par cœur et il s’est entouré d’experts qui le connaissaient tout autant. Ensemble, ils ont composé un scénario qui multiplie les points de vue et les personnages au fil de cinq saisons d’une richesse incroyable… mais sans jamais nous perdre. À l’heure des bilans, c’est peut-être ça la plus grande force de la série. Sur Écoute est si bien pensée, si travaillée en amont, si bien interprétée qu’elle semble évidente, alors qu’elle ne l’est pas du tout. Ajoutons à cela une réalisation particulièrement soignée1 et on tient une série inoubliable. Un classique !


  1. À ce sujet, Sur Écoute a fait l’objet, comme tant de série de ces années-là, d’une restauration qui lui a valu de passer au 16/9 pour mieux coller à nos écrans de télévision modernes. Toutefois, c’est l’un des rares cas où, je crois, il faut s’en tenir au format d’origine en 4/3. David Simon lui-même était contre la transition et sa série a suffisamment soigné chaque plan, il y a suffisamment de séquences ou le format carré prend tout son sens (très souvent, on découvre tous les personnages dans une pièce progressivement, un effet de surprise qu’un cadre large pourrait ruiner), pour que l’on respecte son avis. Si vous avez le choix, choisissez plutôt le format original, même si l’image paraît bien petite, perdue au milieu de nos télévisions allongées.