Tête de Turc, Pascal Elbé

À lire : j’ai été invité par Warner Bros à une projection de presse pour voir Tête de Turc. Je n’ai reçu aucun paiement pour cette critique, et je pense que mon jugement n’a été en rien perturbé1 par cette invitation. La seule demande concerne la bande-annonce, qui se trouve en fin d’article. Si cela vous dérange, votre navigateur Internet dispose d’une fonction « Fermer la fenêtre ». Sinon, je vous remercie pour votre confiance et vous propose de continuer votre lecture.

Pascal Elbé n’était, pour moi, qu’un acteur français comme tant d’autres. J’ignorais qu’il écrivait aussi depuis longtemps des scénarios et je l’ai découvert ce soir de l’autre côté de la caméra, comme réalisateur d’un premier film assez bluffant. Tête de Turc réussit en effet à faire un film sur les banlieues sans tomber dans la caricature, ni dans les travers du cinéma social à la française. Une belle surprise !

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En bande, on peut tout faire, on est forts, mais on est aussi imbéciles. C’est ce que découvre le jeune Bora, 14 ans, quand il balance à son corps défendant un cocktail Molotov sur la voiture d’un médecin. Une arrestation musclée venait de se dérouler et les jeunes n’ont pas fait la différence entre les véhicules des forces de l’ordre et celui d’un médecin innocent et courageux, un des rares à encore oser s’aventurer dans la cité. Alors que la bande s’éparpille bien vite, Bora décide, pris de remords, de sauver le jeune médecin et il l’extrait in extremis de la voiture. Mais c’est déjà trop tard, le mal est fait et le monde médiatico-politique s’empare bien vite de ce fait divers et le récupère, célébrant le héros sauver et voulant punir de manière exemplaire le coupable.

Au milieu du remue-ménage qui suit l’incident, notre jeune héros essaie de s’en sortir. La culpabilité le ronge, mais ça n’est pas le dernier de ses soucis puisque les dealers locaux lui tombent dessus — avec tous ces flics dans la cité, plus moyen de commercer tranquillement —, son voisin et ami le rejette, car c’est son frère qui porte le chapeau à sa place. Quand on le reconnaît comme sauveur, il refuse les honneurs qu’on veut lui attribuer par peur de représailles qui, effectivement, arrivent vite. Sans compter une quête identitaire typique de l’adolescence qui le pousse sur les traces de son père, resté en Turquie.

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Tête de Turc frappe d’abord par la richesse de son scénario. Si le film suit les pas de Bora, il multiplie aussi les fils de l’intrigue : le frère du médecin blessé se trouve aussi être policier et fait un honneur personnel et familial à retrouver le coupable ; la mère de Bora tente tant bien que mal de tenir sa famille, poursuivre son travail épuisant pour enfin obtenir des papiers l’autorisant à rester en France ; un homme qui a perdu sa femme le soir de l’incident, faute de médecin, essaie également de se venger. Le film ne se perd néanmoins jamais dans ce qui aurait pu donner une infâme pelote de fils. Pascal Elbé fait preuve d’un grand savoir-faire, sans doute lié à son passé de scénariste, et réussit à ne jamais perdre ses spectateurs et en se concentrant d’abord sur le fil principal. À la manière de certains romans, on suit certains fils parallèles sans comprendre en quoi ils seront reliés et c’est au moment le plus inattendu que les histoires se recoupent.

Le danger d’un tel travail aurait été de faire un film didactique, expliquant le moindre détail, ne laissant absolument rien au hasard. Fort heureusement, le réalisateur a su se maintenir à l’écart d’un tel danger. Bien au contraire, Tête de Turc est léger, multipliant les ellipses et n’hésitant jamais à passer sous silence certains éléments. Ainsi, j’ai beaucoup aimé le fait que l’histoire du petit frère mort à trois ans soit évoquée, mais jamais explicitée : on comprend très vite que le policier est en partie responsable de sa mort, sans en avoir la confirmation, ni savoir ce qui s’est passé. Un autre réalisateur moins délicat n’aurait sans doute pas hésité à placer là un flashback bien senti qui aurait tout expliqué et tout gâché. Cette finesse se retrouve aussi dans la place réservée aux messages sociaux sur la banlieue aujourd’hui. En lisant le dossier de presse, je découvris avec effroi que Pascal Elbé insistait sur le réalisme du film et le travail de recherche qui avait été nécessaire. Mais il a su limiter les allusions, se contentant le plus souvent de montrer et c’est tant mieux : toutes les fois qu’un personnage dit une généralité sur les banlieues, cela sonne faux, comme si brusquement on était projeté dans un documentaire.

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L’image proposée par Tête de Turc de la banlieue et du regard porté par notre société sur la banlieue est très juste. Loin des caricatures, elle s’avère au contraire réaliste, même si le film concentre évidemment le malheur sur quelques personnages. Par petites touches discrètes, Pascal Elbé réussit à passer de nombreux messages : le traitement musclé de la part de forces de l’ordre complètement démunies face à la violence permanente et omniprésente — la première scène témoigne assez admirablement de cela —, mais aussi la récupération des médias et de la politique d’un fait divers. Sur cet aspect, il n’y a vraiment rien à redire, les hommes politiques sont aussi frivoles et avides des retombées médiatiques sur eux que dans la réalité, tandis que les médias sont aussi superficiels qu’en vrai, oubliant l’affaire sitôt la médaille décernée alors que les vraies questions arrivent en fait après. Par bien des aspects, Tête de Turc m’a rappelé Engrenages, excellente série policière proposée par Canal+.

Mais là où Engrenages proposait un traitement brut, sans fioritures et terriblement réaliste, Pascal Elbé a choisi une tout autre voie. Comme il l’indique aussi dans le dossier, il a refusé « une image naturaliste » au profit d’une photographie très travaillée. Elle est très contrastée et souvent très chaude, comme peuvent en témoigner les quelques exemples proposés ici. Si le traitement est parfois un peu exagéré et aurait gagné à être allégé sur certaines scènes quand même très contrastées et jaunes, l’ensemble est plaisant et éloigne le film du cinéma « à la française » où le naturel morne domine souvent. Ce choix technique concerne aussi l’ambiance sonore, là aussi très travaillée, « travestie » selon le réalisateur. Empruntant le point de vue de Roba, déficient d’une oreille, le film se permet même de passer en sourdine quand le jeune homme n’a pas son appareil. L’ambiance sonore est prenante, et la bande originale, composée par Bruno Coulais, n’est même pas pénible. Une belle performance !

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Ainsi, Tête de Turc est une très bonne surprise. Le film n’évite pas quelques travers du cinéma français, certes, mais il réussit là où tant d’autres ont échoué avant lui et échoueront encore : représenter de manière réaliste la banlieue et l’adolescence. Le choix du thriller, la légèreté d’un scénario prenant et plein d’ellipses, les partis-pris esthétiques, mais aussi un ensemble d’acteurs tous très justes (Roschdy Zem est toujours aussi bien, et Samir Makhlouf qui interprète l’adolescent est très bien aussi) contribuent à la réussite du film. Pascal Elbé n’a pas choisi la voie la plus simple pour entrer dans le monde de la réalisation, et c’est pour sûr un réalisateur que je suivrai avec attention. En attendant ses prochains films, je recommande Tête de Turc qui sortira en salles le 31 mars 2010.

Les critiques sont encore rares dans la blogosphère, mais elles oscillent entre le très positif sur Filmosphère et le positif nuancé sur Excessif.

Bande-annonce :

  1. Nonobstant le cadre atypique — fauteuils en cuir et vraie place pour les jambes — et le silence religieux des autres spectateurs venus ici non pas pour picorer dans un pot de pop-corn, mais pour critiquer un film. Bon OK, ça change pas mal de choses finalement… 😉 []