Top of the Lake, Jane Campion et Gerard Lee (Sundance)

Jane Campion qui décide de créer une série policière… Top of the Lake avait de quoi surprendre dès ce point de départ étonnant. Pour autant, ce n’est absolument pas une série policière traditionnelle, comme on pouvait s’y attendre. Le première saison ressemble davantage à un long-métrage de six heures qu’à une série télévisée classique, il n’y a ici qu’une seule enquête et encore, c’est un fil narratif assez souple. Ce qui intéresse la réalisatrice, ce n’est pas tellement de résoudre un crime, ou en l’occurrence de retrouver l’identité d’un violeur et sa victime. Au-delà de ces questions, Top of the Lake s’intéresse avant tout à ses personnages déchirés, à une communauté isolée où la violence domine et à des paysages somptueux qui jouent un véritable rôle. Jane Campion et Gerard Lee signent une série ambitieuse et différente, une vraie réussite.

Une jeune fille sur un vélo, un lac, du brouillard, une musique calme… comment ne pas penser à Twin Peaks quand commence Top of the Lake ? L’association est évidente et Jane Campion cite volontiers la célèbre série de David Lynch, même si le cadre est très différent. Dès le pilote, la somptuosité des paysages néo-zélandais1 qui ont servi de cadre à l’intrigue est éclatante et la réalisation les met parfaitement en avant. C’est beau, mais c’est déjà inquiétant et on sent très vite qu’il y a une menace dans ce paysage. L’intrigue se met en place quand Tui, douze ans, est retrouvée le corps à moitié plongé dans l’eau du lac qui a donné son nom à la petite ville de Laketop. Retrouvée par une enseignante, on découvre qu’elle est enceinte et la police locale fait appel à Robin Griffin, une inspectrice de Sydney en congés dans sa ville natale et spécialiste de la protection des mineurs. Il ne fait guère de doute qu’il s’agit d’un viol, mais la jeune fille ne veut rien dire et elle disparaît très rapidement. L’enquête se mue alors en quête pour la retrouver, mais la série avance lentement et sans nécessairement apporter de réponses. Jane Campion donne bien quelques éléments supplémentaires à la toute fin, sans pour autant répondre à toutes les questions ouvertes, car au fond, ce n’est pas le sujet. Plus que de retrouver les coupables, Top of the Lake dessinent des personnages et une communauté fermée. Le véritable cœur de la série, c’est Robin, l’inspectrice, et ses proches. Son passé douloureux ressurgit brutalement au cours de l’enquête, on comprend pourquoi cette femme semble aussi brisée et fragile. Elisabeth Moss est excellente dans ce rôle, elle incarne cette inspectrice avec beaucoup de naturel, alors que c’est une interprétation très difficile à bien mener. Tous les personnages sont intéressants et les scénaristes ont bien réussi à donner le sentiment que tout le monde est plus ou moins coupable. On pense d’abord à Matt (Peter Mullan, impeccable comme toujours), le père de Tui qui règne en maître sur la petite ville depuis son chalet hyper protégé. C’est un type louche qui trempe dans la drogue et qui est violent et c’est le coupable évident, sauf que les choses sont bien plus compliquées. Top of the Lake prend son temps, suit plusieurs fausses pistes et surtout, la série dresse un portrait glaçant de cette petite ville. Le viol semble y être monnaie courante, personne ne parle et le chef de la police est déterminé à ne résoudre aucune affaire et préfère rester dans le non-dit. Pour compléter ce tableau peu réjouissant, Jane Campion ajoute encore une pointe de mystère avec cet étrange groupe de femmes brisées qui s’installe sur une terre nommée Paradise, tout un symbole.

Un an avant True Detective, Jane Campion et Gerard Lee proposaient déjà une formule similaire. Une enquête policière qui reste largement secondaire, au profit de personnages complexes et riches et d’une ambiance extrêmement travaillée, poisseuse et inquiétante. Les six épisodes de la première saison forment un tout cohérent, comme un long film de cinéma, et ils méritent totalement le détour. Top of the Lake a été renouvelée pour une suite et on est curieux de voir ce que Jane Campion en fera. Mais d’ici là, ces six heures sont déjà si riches qu’elles méritent le détour quoi qu’il arrive. Il y aurait encore beaucoup à dire sur les symboles religieux, sur la lutte des femmes dans une société dominée par des hommes, sur la vérité et le mensonge et le bien et le mal… mais le mieux est encore de regarder Top of the Lake pour en profiter directement. Une excellente série.


  1. On pense parfois au Seigneur des Anneaux, et pour cause : Peter Jackson a exploité ces mêmes montagnes pour sa trilogie.