The Truman Show, Peter Weir

Gros succès à sa sortie en salles, The Truman Show est resté dans les mémoires pour sa critique particulièrement bien sentie de la télé-réalité, un genre qui commençait à prendre de l’ampleur à la fin des années 1990. Andrew Niccol, qui réalisait à la même période son premier film avec Bienvenue à Gattaca, signe le scénario de cette histoire étrange où une production adopte un orphelin pour le faire grandir dans un environnement artificiel et sous l’œil de caméras. Peter Weir est à la réalisation et le projet peut encore compter sur l’immense talent de Jim Carrey, ici dans un registre moins loufoque qu’à l’ordinaire. The Truman Show est pensé comme une fiction glaçante, mais les années ont passé et ce que l’on découvre à l’écran ne nous semble plus aussi fou. C’est bien la preuve que le long-métrage avait vu juste et de fait, il résiste au poids des années : un classique, à (re)voir !

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La première partie du long-métrage réalisé par Peter Weir est très obscure quand on regarde The Truman Show pour la première fois et que l’on ne sait rien à son sujet. On découvre la vie très banale de Truman, employé par une petite compagnie d’assurances sur une petite ile quelque part au large des États-Unis. Il vit dans une maison de banlieue très banale et mène une existence sans grand intérêt, mais d’emblée, le spectateur voit qu’il se passe des choses pas nettes. La mise en scène ne dit rien explicitement, mais tous les indices sont là pour comprendre que les évènements ne se déroulent pas normalement. Il y a déjà ces cadres très resserrés, avec du vignettage très accentué ou même des cadres anormaux, depuis le fond d’un placard ou à travers des petits trous : on sent bien qu’il se passe quelque chose, mais on ne sait pas quoi avant un long moment. Quand on connaît la réponse, c’est nettement moins réussi évidemment, mais le cinéaste a bien dosé la quantité d’informations délivrées et il maintient le suspense pendant un bon moment. Ce qui est logique, car Truman, le personne principal, commence lui aussi à avoir des doutes et il en est, pendant un bon moment, au même niveau que le spectateur. Toute cette petite ville paraît trop propre et trop parfaite pour ne pas être louche. Et puis il y a la question du monde extérieur : personne n’a de télévision, les journaux sont uniquement locaux et il semble que personne ne sorte vraiment de Seahaven. Que se passe-t-il au juste ? The Truman Show finit par tout dévoiler et tout expliquer, mais cette séquence assez longue où le spectateur est lui aussi dans le noir est très plaisante. Et en revoyant le film, on peut réaliser à quel point tous les indices étaient présents pour aboutir à la conclusion : la logique interne du long-métrage est solidement maintenue de bout en bout.

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Quand Peter Weir dévoile la vérité, que Seahaven est un décor construit par une chaîne de télévision au milieu d’un faux océan, le tout dans une énorme bulle près de Los Angeles, The Truman Show ne perd pas de son intérêt. Bien au contraire même, le film pose de nombreuses questions passionnantes qui frôlent constamment avec la philosophie. Comment ne pas s’interroger sur la notion de libre arbitre face à cet individu dont la vie n’a consisté, pendant 30 ans, qu’à être le héros à son insu d’une télé-réalité. Les téléspectateurs l’ont vu naître et grandir et l’émission diffuse sept jours sur sept, 24 heures sur 24 depuis une trentaine d’années, sans aucune interruption. Dans le monde entier, des millions de gens connaissent Truman, mais Truman, lui, pense mener une vie normale. Et au fond, comment pourrait-il en être autrement ? On peut le juger un petit peu stupide pour n’avoir pas compris plus tôt sa situation, mais enfin, il n’a connu que ça toute sa vie, pour lui, c’est la normalité même et il n’y a rien d’autres. Il fallait un acteur de la trempe de Jim Carrey pour transmettre ce sentiment de normalité, tout en insinuant doucement un autre sentiment, cette fois de méfiance. Car, petit à petit, la star de l’émission se pose des questions et note des anomalies dans son quotidien. Une fois, c’est cet ascenseur qui s’ouvre sur une pièce pleine de gens qui mangent. Une autre fois, un bouchon qui se forme spontanément et qui disparaît quelques secondes plus tard. Ou alors ces personnes qui tournent en boucle dans les rues paisibles de sa banlieue. The Truman Show ne pose aucune question directement et préfère au contraire montrer et laisser le spectateur juger. Mais il est évident qu’il y a de quoi juger, que ce soit sur ces téléspectateurs qui sacrifient leur vie pour regarder la fausse de Truman ou bien concernant le créateur de l’émission (Ed Harris, excellent) qui se prend pour dieu en jouant avec la météo et en parlant comme si sa voix venait du ciel. Qui est le plus coupable dans tout cela ? La production qui gagne des sommes folles en glissant partout des placements produit, ou ceux, derrière leur poste, qui ne veulent rien regarder d’autre ?

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Peter Weir a vu juste en montrant sans juger explicitement et The Truman Show est d’abord réussi pour cette raison. En laissant au spectateur le soin de juger l’intrigue, le long-métrage soulève finalement plus de questions et il est ainsi beaucoup plus intéressant. On pourrait reprocher au scénario de ne pas accorder plus de place au personnage incarné par Ed Harris qui est, il est vrai, très intéressant, mais le choix de se centrer exclusivement sur Truman est plutôt malin, surtout au début pour garder le suspense. On ne sait rien de cette émission de télé-réalité grandeur nature et au fond, c’est peut-être pour le mieux, tout comme on ne sait rien sur la vie de Truman après en être sorti. The Truman Show se concentre exclusivement sur l’intérieur de la bulle et c’est très bien ainsi : bien des années après, alors que la vraie télévision a imaginé les pires concepts, cette télé-réalité reste toujours aussi glaçante.