Captain Marvel, Anna Boden et Ryan Fleck

Juste avant le grand final qui réunira une toute dernière fois tous les Avengers présentés jusque-là dans son univers cinématographique, Marvel glisse un super-héros de plus. Une super-héroïne plutôt, et pas n’importe qui, puisqu’elle est le personnage le plus puissant de la galaxie, rien que ça. Captain Marvel est un blockbuster introductif comme la saga en a déjà proposé des dizaines. D’ailleurs, Anna Boden et Ryan Fleck n’essaient pas de réinventer la roue et ils ne cherchent pas à être le plus original possible. Au contraire même, leur long-métrage suit une voie assez simple et prévisible, mais ce n’est pas forcément un défaut. Captain Marvel assume pleinement son aspect divertissement pur, le scenario ne se prend jamais totalement au sérieux et le spectacle est plaisant. Ce n’est déjà pas si mal…

Captain Marvel commence loin de la Terre, sur la planète Hala qui est la capitale des Kree. La majorité des films de la saga se déroule dans un contexte majoritaire terrien, avec souvent des extraterrestres en guise d’ennemis, mais ce n’est pas le cas ici. On est bien plus proche dans l’esprit des Gardiens de la Galaxie, avec d’ailleurs des personnages bleus et d’autres verts que l’on avait déjà croisés dans l’autre saga. Ce dépaysement est plaisant, même si l’ouverture n’échappe pas à un certain kitsch, façon Thor ou bien, pour piocher dans un tout autre univers, esprit Star Trek. Anna Boden et Ryan Fleck ont fort à faire pour introduire leur histoire, un petit peu plus complexe que d’habitude puisque Vers, notre héroïne, a perdu la mémoire. Cette militaire Kree est dotée d’un pouvoir qui lui permet d’accumuler de l’énergie dans ses mains et de la projeter. Rien d’anormal jusque-là dans cet univers teinté de fantastique, mais ce personnage souffre aussi d’amnésie et elle a des rêves récurrents qui semblent la ramener vers un passé bien différent. Au lieu de tout vendre d’un coup, le scénario reconstitue petit à petit son histoire et ce qui s’est réellement passé. Après une introduction loin de notre planète, Captain Marvel revient vite sur la Terre et l’essentiel de l’intrigue s’y déroule, mais avec toujours cette vision d’ensemble. Le film sort des clichés sur les méchants extraterrestres qui viennent attaquer notre planète et cela fait du bien d’avoir un autre son de cloche dans ce genre de production. Ce n’est pas étonnant, quand on considère que l’histoire fait une belle place aux femmes, trop souvent reléguées au statut de personnage secondaire dans la saga. Il faut reconnaître que les producteurs de Marvel ont fait des progrès dans ce domaine, même si on reste loin du compte. Même ici, d’ailleurs : comment expliquer que Jude Law ne soit pas un personnage bleu ? Cela n’a aucun sens, puisque son sang n’est pas rouge et que tous les autres personnages de la planète le sont.

Le vingt-et-unième (oui) épisode de l’Univers cinématographique Marvel a manifestement cherché à se distinguer de tous les autres projets par une série de choix marqués. La place prépondérante des femmes en est un, à la fois à l’image avec une héroïne au lieu d’un héros et plusieurs autres personnages féminins, mais aussi côté technique. Captain Marvel a été co-réalisé par une femme, son scénario est l’œuvre de plusieurs femmes, même la bande-originale a été composée par une femme. Cela ne veut pas dire que tout est réussi, d’ailleurs la musique originale est aussi insipide et sans intérêt que dans le reste de la saga, mais l’ambiance est différente. C’est aussi lié à un décalage temporaire, qui permet au projet de se distinguer de la masse et qui évite astucieusement de trop lier ce projet avec les derniers épisodes des Avengers. En posant son intrigue principale au cœur des années 1990, le long-métrage bénéficie également d’une bonne dose de nostalgie et d’une ambiance différente. Les débuts d’internet, les premiers téléphones portables, les pagers… autant d’artefacts de cette époque qui permettent de multiplier les clins d’œil. Comme dans Les Gardiens de la Galaxie, la musique de l’époque est un petit peu exploitée, mais la bande-son laisse trop souvent la place à la musique originale. La présence au casting de Samuel L. Jackson, rajeuni pour l’occasion avec un effet assez convaincant1, permet de glisser quelques références discrètes à Pulp Fiction. Est-ce que les scénaristes s’en sont également inspirés pour glisser un poil d’humour ? En tout cas, Captain Marvel ne tombe pas dans le piège du premier degré et le film entretient une bonne humeur bienvenue. Le chat/Flerken Goose est une excellente idée bien exploitée et Brie Larson est parfaite dans le rôle titre, avec un bon sens de la bonne manière d’exploiter la situation avec la bonne distance pour ne jamais tomber dans le ridicule. Elle assume également parfaitement l’aspect féministe du projet, même si on est loin d’une œuvre politique, évidemment. Malgré tout, le lieu commun sur les femmes trop émotives est bien démonté et on apprécie que le personnage principal féminin ne soit pas là que pour les besoins d’une relation hétérosexuelle. Le personnage de Jude Law n’est jamais là pour cela et c’est très bien ainsi. Malheureusement, Disney n’a pas pu s’empêcher de masquer complètement une relation homosexuelle qui semble évidente entre Carol et Maria, sa « meilleure amie ». On sent que de ne pas du tout évoquer de présence masculine pour ces deux personnages est le maximum de ce que le conservatisme de l’entreprise pouvait accorder, mais c’est dommage2.

Le film réalisé par Anna Boden et Ryan Fleck ne restera pas dans les annales, mais il ne cherche pas nécessairement à faire davantage que divertir et à cet égard, son contrat est pleinement rempli. À l’écart du reste de la saga grâce à son décalage temporel, Captain Marvel peut se concentrer sur une histoire plus simple qui manque cruellement aux derniers volets de l’univers cinématographique créé par Marvel. Sa réussite tient aussi à sa capacité à ne jamais se prendre trop au sérieux et à introduire une bonne dose de second degré. C’est fun et ludique, suffisamment rythmé pour que l’on ne s’ennuie pas une seconde : dans son genre, c’est une réussite !


  1. Il compose un Nick Fury jeune convaincant, mais l’effet est étrange quand on a connu ses vrais films des années 1990. L’acteur était bien différent en réalité à cette époque et c’est comme si la technologie avait permis de créer un tout nouvel acteur, avec des traits communs, mais distincts du véritable Samuel L. Jackson. Troublant. 
  2. Ironiquement, Captain Marvel reproduit l’homosexualité latente de Top Gun, autre film convoqué ici sous la forme de multiples clins d’œil. Était-ce une manière de confirmer sans le dire la piste d’une relation plus sérieuse entre les deux femmes ?