The Expanse, Mark Fergus et Hawk Ostby (SyFy)

The Expanse signe-t-elle le retour de la bonne science-fiction à la télévision ? Ce genre très exigeant est difficile à convertir en bonne série, tant il faut des moyens colossaux pour reproduire des univers sans tomber dans la médiocrité. Mais le plus difficile n’est pas technique, c’est bien sur le fond que la majorité des séries télévisées qui se sont risquées au genre échouent. En la matière, Battlestar Galactica conserve son statut de référence et plus de dix ans après sa sortie, on a fait mieux sur le plan technique, mais pas sur la richesse de l’univers et la profondeur des enjeux. S’il est encore trop tôt pour se prononcer définitivement sur cette nouvelle série, SyFy embarque dans un univers aussi riche que cohérent et la première saison de The Expanse est extrêmement prometteuse. Elle établit les bases pour une œuvre qui pourrait donner quelque chose de grand et on espère que Mark Fergus et Hawk Ostby savent exactement où ils vont. En attendant de le découvrir, les dix premiers épisodes méritent d’être visionnés !

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L’action se déroule environ 200 ans après notre ère, dans un futur suffisamment exotique par rapport au nôtre, tout en restant dans les limites de ce que l’on connaît. La Terre n’a pas disparu, mais l’humanité occupe désormais une plus grande part du système solaire et elle se divise entre Terriens, Martiens et Ceinturiens, le nom donné à tous ceux qui vivent sur la Ceinture d’astéroïdes située entre Mars et Jupiter. En deux siècles, la conquête spatiale a bien profité aux deux planètes, la bleue et la rouge, devenue une grande force militaire. En revanche, les populations qui se regroupent sur des astéroïdes sont laissés pour compte, ils survivent dans une grande misère, à la fois financière et physique, puisqu’ils manquent d’eau, d’air et de gravité « normale ». Plusieurs générations se sont passées et ils ne peuvent plus survivre sur la Terre, où la gravité écrase leurs os fragiles. Toutes ces informations ne sont pas balancées en bloc au début de The Expanse, mais plutôt subtilement disséminées tout au long des épisodes. C’est le signe d’un univers de science-fiction mûrement réfléchi et digéré, une richesse que l’on ne retrouve pas si souvent, à part dans quelques sagas majeures. On pense à Star Wars au cinéma, avec le même sens aigu du temps qui passe. Un appareil cassé ici, des rues sales là, un vieux vaisseau spatial ailleurs : on voit bien que l’on n’est pas dans les décors flambants neufs d’un studio, on a l’impression de voir un vrai morceau de futur et c’est déjà essentiel. Et ce n’est pas qu’ils n’ont eu aucun mérite, mais Mark Fergus et Hawk Ostby n’ont pas inventé cet univers, il provient d’une saga de romans qu’ils adaptent, et cela se ressent. Malgré tout, il est très difficile d’imaginer entièrement un univers cohérent et de le faire tenir sur dix épisodes, encore moins sur plusieurs saisons d’affilée. Sur ce point, The Expanse rassure dès son pilote, crasseux à souhait. Et c’est tant mieux, car si l’on regarde les grandes lignes de l’intrigue, on retrouve une Guerre froide revue et corrigée, avec deux blocs ennemis qui s’opposent sans oser s’affronter ouvertement, et un Tiers-Monde réimaginé qui sert aussi de zone tampon.

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Disons-le, The Expanse n’est pas très original sur les grandes lignes et tout amateur de science-fiction se retrouvera en terrain connu. Pour autant, la première saison parvient à imposer ses personnages et une intrigue qui gagne en profondeur au fil des épisodes, au point d’offrir un final très intriguant. On ne révèlera rien en disant que l’on termine cette saison sans avoir résolu toute l’affaire et avec, au fond, plus de questions que de réponses. Pourtant, la série créée par Mark Fergus et Hawk Ostby commence plutôt simplement : un vaisseau chargé de ramener la glace indispensable à la survie sur des cailloux sans eau se détourne pour venir en aide à un autre vaisseau en détresse, mais c’est un piège. Arrivé sur place, un ennemi furtif détruit l’appareil, aggravant la crise sociale qui menace l’équilibre déjà précaire de Céres, la capitale de la Ceinture. Peu après, c’est un autre vaisseau qui est détruit, cette fois un appareil de guerre de Mars. L’intrigue se met en place autour de ces deux macro-évènements, mais aussi autour d’un micro-évènement et c’est là, peut-être, le coup de force de la première saison, qui entremêle trois intrigues parallèles. On suit une intrigue politique depuis la Terre, où l’ONU se charge désormais de contrôler le système solaire. Dans le même temps, on suit les pas de Miller, un policier de Céres chargé d’enquêter sur la disparition mystérieuse de Julie Mao. Et dans le même temps, on s’intéresse au parcours de James Holden, second sur le vaisseau glacier qui survit miraculeusement à sa destruction. Les évènements dépassent largement ces deux derniers personnages, embarqués bien malgré eux dans une histoire qui engage les trois puissances de l’univers, mais aussi l’APE qui se bat pour la libération de la Ceinture, ou encore les Mormons qui ont décidé de construire un immense vaisseau pour partir à l’autre bout de l’univers. Tout cela bouillonne et The Expanse a le bon sens d’ajouter une bonne dose de mystère, précipitée dans les derniers épisodes où le rythme monte d’un bon cran. On a à peine le temps de se plonger dans l’univers qu’il faut déjà le quitter, avec beaucoup plus de questions que de réponses. La deuxième saison devrait reprendre sur les chapeaux de roues et, on l’espère, creuser encore plus cette veine mystérieuse qui donne à l’univers toute sa particularité.

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Reste-t-il suffisamment dans les romans et dans les cartons des scénaristes pour produire plusieurs saisons encore plus fortes ? Difficile d’en juger de façon définitive, bien sûr, mais il faut reconnaître que la première saison de The Expanse a frappé fort, très fort même. Loin des clichés faciles, SyFy délivre une science-fiction prenante, réaliste et d’une richesse que l’on a le sentiment de n’avoir qu’effleuré pendant ces dix épisodes. Mark Fergus et Hawk Ostby n’en dévoilent pas trop et donnent envie de revenir, pour découvrir tout ce qu’il reste à connaître dans ce futur à la fois si différent et tellement familier. Les acteurs sont tous suffisamment bons pour qu’on s’accroche à leur personnage — mention spéciale à Thomas Jane, impeccable dans le rôle du flic brisé — et on a envie de savoir ce qui leur arrivera. Réponse dans un an, mais d’ici là, ne passez pas à côté de The Expanse !


The Expanse, saison 2

(14 septembre 2017)

La première saison de The Expanse impressionnait par son foisonnement et laissait le sentiment que l’on n’avait qu’effleuré la surface d’un univers extrêmement riche. Les treize épisodes qui suivent confirment cette impression et permettent de découvrir le troisième camp dans cette dystopie où la Terre, Mars et la Ceinture s’affrontent. Les scénaristes nous font suivre une troupe de soldats martiens, le camp le plus belliqueux des trois et qui espère prendre sa revanche sur la Terre. Mais surtout, la série de Mark Fergus et Hawk Ostby creuse l’intrigue principale autour de la protomolécule, cette étrange matière bleue qui avait contaminé un astéroïde entier et tué des centaines de milliers de personnes à la fin de la saison 1. Ne comptez pas sur cette suite pour découvrir exactement de quoi il retourne, on quitte The Expanse avec autant de questions qu’avant, si ce n’est plus. Néanmoins, le scénario se construit principalement autour de cette étrange découverte et de la peur qu’elle suscite, ce qui est une excellente idée. Comme les meilleures histoires de science-fiction, cette vision futuristique est avant tout un moyen détourné de parler de notre société actuelle, et il est aisé de voir des points communs avec l’actualité. Cette sensation d’une menace qui plane est tenue de bout en bout et c’est un point fort de la deuxième saison.

En la passant de dix à treize épisodes, SyFy offre à sa série plus de temps pour se déployer… mais ce n’était sans doute pas la meilleure idée. The Expanse reste divertissante, mais on sent que les scénaristes ont eu du mal à tout remplir et il y a quelques creux ici ou là. Le dernier épisode est à l’inverse trop plein et le dénouement aurait gagné à être plus soigné, tandis que le cliffhanger final aurait pu être un petit peu plus subtil. Ces quelques problèmes de rythme ou d’écriture n’enlèvent rien à l’excellente qualité de l’univers et de l’intrigue principale. The Expanse reste extrêmement politique et c’est une très bonne idée, toutes les séquences de tractation entre martiens et terriens et entre ceinturions sont excellentes et les enjeux sont bien posés. C’est indéniablement le point fort de la série et il y a encore de la matière pour en apprendre plus. Cela tombe bien, la troisième saison est déjà en préparation.


The Expanse, saisons 3 et 4

(16 février 2020)

Les deux premières saisons de The Expanse posaient surtout les bases de l’univers. On découvrait les trois factions et la Protomolécule, cette étrange matière bleue qui infecte les humains et qui semblent mues par sa propre volonté, comme s’il s’agissait d’une force extraterrestre. La suite se concentre surtout sur elle, alors que la guerre est lancée officiellement entre Mars et la Terre, avec la Ceinture entre les deux. Les deux saisons suivantes de la série créée par Mark Fergus et Hawk Ostby suivent deux trajectoires assez différentes. Si l’on pouvait s’inquiéter de la baisse de rythme dans la saison 2, la troisième reprend sur un bon rythme et ne faiblit pas trop jusqu’à la fin, avec suffisamment de nouveautés pour maintenir l’intérêt. Malheureusement, The Expanse freine à nouveau un bon coup avec la quatrième saison et dix épisodes qui peinent parfois à avancer. Si c’est un coup sur deux, la suite d’ores et déjà en préparation pourrait s’avérer excellente à nouveau, comme la fin le laisse envisager.

En attendant de pouvoir le vérifier et sans trop en dire sur l’intrigue, on peut noter que son univers riche et cohérent reste le plus gros atout de The Expanse. Les moyens techniques nécessaires sont bien là et les effets sont d’un bon niveau, notamment dans l’espace, mais c’est surtout sur le fond que la création de SyFy maintient son excellent niveau. Toute la richesse de ce futur se déploie alors que la Protomolécule crée une sorte de portail vers d’autres mondes. L’univers s’étend alors considérablement et laisse envisager un space-opera encore plus immense, même si la saison 4 choisit bizarrement de le réduire à une seule planète. On comprend l’idée des scénaristes, mais le résultat n’est pas aussi bon qu’espéré, peut-être aussi parce que les relations humaines sont un petit peu trop caricaturales — l’entreprise capitaliste dirigée par un psychopathe prêt à tout contre des ceinturiens qui ont tout perdu, on a déjà vu plus subtil. Mais ces dix derniers épisodes ferment aussi un arc narratif et en ouvre un autre qui promet d’être plus intéressant. Et puis la troisième saison avant cela maniait à la perfection toutes les forces de la série, de l’action à la politique à petite échelle jusqu’aux relations humaines à grande échelle. Ce faisant, The Expanse offre à ses personnages l’opportunité d’être enrichis sur le plan psychologique, avec malgré tout un immense regret sur la diversité. SyFy avait visé juste en ne se contentant pas d’un casting monochrome, mais la saison 3 esquisse enfin la possibilité d’une plus grande diversité sexuelle, avec un personnage secondaire qui entretient une relation lesbienne parfaitement maîtrisée et surtout une opportunité évidente autour d’Amos. Malheureusement, cette porte est vite refermée et la saison suivante revient à une hétéronormalité assez décevante dans un univers aussi riche et complexe. Mark Fergus et Hawk Ostby ont-ils eu peur de perdre une partie de leur public alors que l’avenir de la série était menacé ? Dommage de ne pas avoir fait le choix plus courageux de présenter des humains plus ouverts dans ce futur que dans notre présent…

The Expanse a failli disparaître prématurément, SyFy a annulé la série à la fin de la troisième saison, faute d’audiences suffisantes. C’est finalement Amazon qui l’a récupérée pour Prime Video, et on sent qu’ils ont laissé les équipes faire leur travail comme avant. La quatrième saison est dans la continuité des précédentes, et le choix de s’arrêter longuement sur une seule planète ne doit pas être vu comme une inflexion de la série. Enfin, en tout cas on l’espère, mais le dernier épisode, riche en événements comme toujours, laisse entrevoir un retour à ce qui a fait la force de la série jusque-là. On sera au rendez-vous pour voir ce qu’elle nous réserve !