For All Mankind, Ronald D. Moore, Ben Nedivi et Matt Wolpert (Apple TV+)

Quand la mission Apollo 11 permet aux États-Unis de poser le pied pour la première fois sur la Lune, en juillet 1969, les trois astronautes mythiques ont largement mis fin sans le savoir à la conquête spatiale. Jusque-là, la guerre entre leur pays et l’URSS avait poussé les deux nations à redoubler d’effort, mais cette conquête est horriblement chère et les deux pays vont vite la freiner par la suite. Que se serait-il passé si l’URSS avait aussi battu les États-Unis sur la course à la Lune ? C’est le postulat de départ de la série portée par Apple TV+ : For All Mankind est une uchronie, où la conquête spatiale redouble d’intensité quand les russes débarquent les premiers sur le satellite terrien. Une très bonne idée de départ, pour une première saison qui peine à trouver le ton juste. Loin de l’immense space opéra de Battlestar Galactica, Ronald D. Moore se laisse plus facilement prendre par un sentimentalisme nationaliste assez pénible, même si sa nouvelle série enchaîne aussi quelques séquences excellentes. Et surtout, For All Mankind s’améliore épisode après épisode, ce qui laisse espérer une suite intéressante.

On connaît tous tellement bien la mission Apollo 11, ses trois astronautes, le premier pas sur la Lune, les premiers mots de Neil Armstrong… que le tout premier épisode de la série joue astucieusement sur nos attentes. Le monde entier est tourné vers son poste de télévision pour suivre l’événement, les visages sont captivés par l’importance historique de ce qui se passe et en même temps inquiets. On s’attend évidemment à reconnaître les faits historiques tels qu’on les enseigne désormais, sauf que ce n’est pas un drapeau américain qui est posé par l’astronaute qui sort de la capsule, c’est la faucille et le marteau jaune sur fond rouge de l’URSS que l’on découvre. Et ce n’est pas le petit pas pour l’homme etc., qui est prononcé, mais un discours en russe sur le modèle de société marxiste-léniniste. For All Mankind introduit admirablement bien le point de départ de son uchronie avec cette fausse reconstitution historique qui induit en erreur les spectateurs. À partir de ce postulat, « et si la conquête spatiale avait été relancée par la Guerre froide et le conflit entre les États-Unis et l’URSS », le scénario se construit assez logiquement. La NASA doit ravaler sa fierté et envoyer ses propres hommes sur la Lune, avec la mission Apollo 11 qui se déroule presque comme on la connaît, mais sur un mode mineur. Les astronautes ratent quasiment leur atterrissage, on frôle la catastrophe et d’entrée de jeu, Ronald D. Moore, Ben Nedivi et Matt Wolpert commencent à introduire des différences avec la réalité historique. Nixon est bien président quand l’histoire commence, mais c’est Robert Kennedy qui lui succède, alors que Reagan débarque vers la fin en tant qu’opposant politique. Par petites touches, l’intrigue modifie l’histoire et s’éloigne de plus en plus de la réalité. Très vite, il est question d’établir une base lunaire permanente, et pourquoi pas une base militaire. Les États-Unis et l’URSS font tout pour être les premiers… à envoyer une femme dans l’espace, puis à installer un camp permanent sur place, puis… On est loin d’avoir fait le tour de la question et la séquence post-générique à la fin du dixième épisode laisse entrevoir des idées encore plus folles dans le domaine.

Tout ce contexte uchronique sert de base pour raconter des histoires individuelles, c’est le principe de toute série. For All Mankind n’y échappe pas, et ce n’est pas vraiment son point fort. En tout cas, cette première saison se contente souvent de dresser des portraits assez simples, pour ne pas dire caricaturaux, et les dix épisodes ne suffisent pas à créer des personnages vraiment aboutis sur le plan psychologique. Le héros, Edward Baldwin, est un astronaute assez cliché, un ancien de l’Air Force qui a fait la guerre en Corée et qui est un excellent pilote, assez fermé et dur. Joel Kinnaman n’est pas mauvais pour l’incarner, mais à part momentanément vers la fin quand un drame personnel survient, il n’a pas vraiment la place pour exprimer des émotions complexes. C’est le cas de tout le casting à dire vrai, masculin comme féminin. Il y a pourtant de bonnes idées, et notamment une réécriture assez optimiste de l’histoire, où les femmes s’émancipent beaucoup plus rapidement que la réalité, avec une équipe d’astronautes féminines pour contrer la première femme dans l’espace, une soviétique. C’est intéressant et un joli pied de nez à tous ceux qui voulaient conserver « leur » conquête spatiale masculine, blanche et hétérosexuelle. Néanmoins, For All Mankind n’en fait pas son sujet, cela reste assez anecdotique au fond et même si on apprécie les sujets abordés, en particulier sur l’homosexualité, la série n’abandonne pas vraiment son cadre général. Ronald D. Moore n’a pas peur d’utiliser une musique flamboyante et de faire jouer une partition nationale usée à force d’être vue et revue. La fierté d’une nation est constamment ramenée à l’écran, alors même que la NASA est largement présentée comme une bande d’incapables qui se fait constamment battre par les Soviétiques. Mais cette idée nettement plus intéressante d’une conquête spatiale menée par l’URSS est systématiquement mise de côté. D’ailleurs, on ne voit qu’un seul astronaute russe en dix épisodes, alors que la conquête spatiale était censée être le sujet. C’est comme si, bizarrement, les scénaristes avaient été trop frileux sur ces points, alors qu’ils avaient osé introduire la lutte pour l’égalité des sexes et des sexualités au cœur de leur intrigue.

For All Mankind reste une série divertissante, les dix épisodes de cette première saison sont souvent assez longs et pourtant on ne s’ennuie jamais. Il faut dire qu’il y a quelques séquences et idées vraiment réussies, entrecoupées de moments qui frisent la caricature de mauvais blockbuster, plein de fierté nationale, de musique dégoulinante, de faits héroïques très peu crédibles et surtout d’images numériques absolument hideuses1. À ce titre, la création d’Apple TV+ ne parvient pas à convaincre totalement, mais cela ne l’empêche pas de donner envie de voir la suite. Espérons que Ronald D. Moore, Ben Nedivi et Matt Wolpert parviennent à s’éloigner encore davantage de la réalité historique et peut-être accordent plus d’attention à l’URSS dans cette course spatiale. For All Mankind pourrait devenir une très bonne série, elle n’y est pas encore.


  1. C’est d’ailleurs le plus grand mystère de cette série. Comment peut-on se planter aussi lamentablement sur ce point, surtout quand on a Apple et ses moyens considérables derrière ? Tous les plans sur la Lune sont ratés, mais même les plans sur les fusées sur la Terre sont ratés. Ce n’est jamais crédible, l’image est bien trop lisse et manque de réalisme, à tel point que cela en devient même perturbant pour suivre l’histoire. Incompréhensible…