Grace et Frankie, Marta Kauffman et Howard J. Morris (Netflix)

Une dizaine d’années après Friends, Marta Kauffman lance une nouvelle série qui pourrait ressembler à une sitcom, mais qui n’a pas grand-chose à voir avec sa célèbre création des années 1990. Grace et Frankie suit le quotidien de deux couples qui se déchirent quand les deux hommes quittent leur femmes respectives pour se marier entre eux. Les épouses n’avaient jamais suspecté l’homosexualité de leurs maris et le choc est énorme, comme on s’en doute. Howard J. Morris et Marta Kauffman s’amusent des nouvelles relations qui naissent de cet événement et suivent en particulier le nouveau duo formé par Grace et Frankie, deux septuagénaires que tout oppose. Même si la série portée par Netflix n’évite pas quelques clichés faciles, ses deux premières saisons sont vraiment drôles et les actrices excellentes sont un plaisir à regarder. Grace et Frankie mérite le détour !

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La série ouvre sur le repas qui va tout changer. Deux couples d’amis, Grace et Robert d’un côté, Frankie et Sol de l’autre, se retrouvent dans un restaurant et on sent d’emblée que c’est une vieille habitude. Ils se connaissent au moins depuis leurs mariages, quarante ans auparavant, les deux maris sont avocats dans le même cabinet et ils ont faire carrière ensemble, leurs quatre enfants ont quasiment grandi ensemble, bref ce sont de très bons amis. Sauf que ce soir-là, Sol et Robert annoncent à leurs femmes qu’ils s’aiment depuis une vingtaine d’années et qu’ils veulent divorcer pour vivre ensemble. Un coup de tonnerre qui lance Grace et Frankie : les premiers épisodes sont consacrés au choc et au contre-coup, surtout pour les deux ex-épouses, mais aussi pour les enfants. Marta Kauffman et Howard J. Morris s’amusent énormément sur les clichés et les a priori et ils jouent à fond la carte des opposés. Grace est une américaine bourgeoise très soignée et un petit peu coincée, pour qui le regard de la société est essentiel et cette rupture est vécue comme une tragédie, une défaite personnelle même si elle n’a jamais vraiment aimé Robert. Frankie quant à elle est restée dans les années 1960 et dans la contre-culture, elle est toujours autant hippie et libre, insouciante du regard des autres. Autant dire que ces deux femmes sont opposées en tout point et quand elles sont contraintes de vivre ensemble, leur relation est très difficile. Les scénaristes s’en donnent à cœur joie dans les caricatures, entre maniaque du rangement et incantations venues d’Asie. C’est un petit peu gros, mais c’est très drôle et Grace et Frankie ne manque pas de scènes vraiment amusantes.

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Le point de départ imaginé pour la série est très bien trouvé, mais il ne saurait suffire pour tenir sur la distance. Cela tombe bien, Marta Kauffman et Howard J. Morris ne manquent pas d’idées pour maintenir l’intérêt sur plusieurs épisodes et même plusieurs saisons. En attendant la troisième, Grace et Frankie propose déjà deux excellentes saisons, avec des personnages qui parviennent à sortir de leurs caricatures initiales. Certains épisodes tombent un petit peu dans la facilité, notamment le couple gay qui est parfois dans l’exubérance forcée, mais il faut noter que les deux acteurs parviennent à convaincre. Et si Sam Waterston en fait parfois trop, Martin Sheen est surprenant dans ce rôle qui lui convient finalement très bien, et son personnage est vite attendrissant. On pourrait mentionner aussi les enfants, les deux filles un petit peu peste de Grace et les deux garçons adoptés de Frankie : ces personnages secondaires font beaucoup pour l’humour de la série et ils sont crédibles, tout en étant toujours à la limite de la caricature eux aussi. Mais les vraies stars de la série, sans surprise, ce sont les deux femmes qui lui ont donné son titre. Grace et Frankie est portée par les prestations impeccables de Lily Tomlin dans le rôle de la hippie et de Jane Fonda dans celui de la bourgeoise coincée. Les deux actrices se rapprochent des 80 ans, mais elles ne le font pas du tout, et pas seulement parce qu’elles sont très bien conservées. Les deux actrices jouent avec beaucoup d’énergie, que ce soit dans la joie ou le malheur noyé par l’alcool ou les substances illicites, et elles sont toujours très amusantes. Un vrai bonheur à regarder, surtout quand elles deviennent petit à petit complices : le dernier épisode de la deuxième saison est, à cet égard, un vrai bonheur.

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Grace et Frankie aborde avec légèreté des thèmes de société assez sérieux au fond, y compris la mort et la maladie. La série créée par Marta Kauffman et Howard J. Morris est légère et grave à la fois et même si elle est parfois un poil trop lourde, elle se rattrape sur la durée. Les deux premières saisons sont passionnantes et trop courtes : on a hâte de voir la suite !


Grace et Frankie, saison 3

(30 mars 2017)

À la fin de la deuxième saison, Grace et Frankie créaient ensemble un nouveau produit, un vibromasseur pour femmes âgées. Une idée loufoque et en même temps totalement en accord avec ces deux personnages délurés et le message de la série de Marta Kauffman et Howard J. Morris, souvent dans la dérision, aussi dans l’observation tendre des séniors. Cette nouvelle saison est l’occasion de poursuivre la piste du business et ses treize épisodes — toujours aussi courts, la saison passe vraiment trop vite — sont encore une fois hilarants. Les problèmes rencontrés par les deux femmes sont le moteur principal de l’intrigue, avec encore un grand nombre de préjugés sur l’âge et les difficultés évidentes à vendre un tel produit, surtout auprès de la vieille bourgeoisie américaine un peu coincée. Grace et Frankie maintient ainsi son cap tout du long, mais cette saison n’est pas strictement identique au précédente et la touche d’émotion qui a toujours été sous-jacente dans la série prend nettement plus de place désormais. La relation entre les deux femmes est approfondie et s’éloigne de la simple opposition caricaturale entre hippie et bourgeoisie. Et au-delà, la mort plane encore plus sur la série et l’ambiance change un petit peu par la même occasion.

Que l’on se rassure néanmoins, Grace et Frankie est avant tout une comédie très réussie et l’on s’amuse souvent. Les scénaristes ont eu la bonne idée de s’éloigner un petit peu des caricatures, même si elles n’ont pas disparu (le couple gay reste toujours un petit peu trop du côté de la caricature) et la série gagne en profondeur. Marta Kauffman et Howard J. Morris prouvent aussi qu’ils peuvent tenir sur la longue et on a, encore une fois, vraiment envie d’en voir plus. Vivement la quatrième saison !


Grace and Frankie, saison 4

(23 janvier 2018)

Grace et Frankie a surtout joué jusque-là sur les clichés et les contraires, entre la bourgeoise et la hippie, entre l’image que la riche et blanche société américaine donne de ses seniors et les godes que les deux héroïnes vendent, etc. Le principal moteur de l’humour dans la série ne disparaît pas avec ces treize épisodes qui viennent s’ajouter, mais Marta Kauffman et Howard J. Morris s’intéressent cette fois plus sérieusement au sujet qui plane depuis le début : les difficultés qui viennent avec l’âge. Pour la première fois, les problèmes de santé prennent le dessus, l’un des personnages secondaires souffre d’Alzheimer et les deux mamies commencent elles aussi à avoir du mal à garder toute leur tête. La mort planait déjà au-dessus des précédentes saisons, par exemple, mais Grace et Frankie enchaîne sur les enterrements, comme c’est hélas souvent le cas à ces âges-là. Et les scénaristes osent aussi s’aventurer sur un terrain trop rarement évoqué, celui des maisons de retraite et de la fin de vie difficile. L’argent n’étant toujours pas un problème dans ces familles californiennes extrêmement aisées, si bien que ce n’est pas une expérience largement partagée, mais quand bien même : ce sont des sujets importants, traités avec justesse.

Pour une série qui traite autant de la vieillesse, quel dommage toutefois de ne pas montrer l’effet de l’âge sur la peau de ses actrices principales. Que Jane Fonda et Lily Tomlin soient liftées dans la vraie vie ou non, Grace et Frankie ne devrait pas en ajouter avec un lifting numérique qui manque par ailleurs de subtilité, d’autant que les acteurs masculins n’en bénéficient pas. C’est inutile et encore plus perturbant dans cette saison qui évoque constamment leur âge. Ce détail mis de côté, cette quatrième saison s’avère excellente, encore davantage à mi-chemin entre les rires et les larmes. L’humour est sont toujours bien là, mais l’émotion prend de plus en plus de place, et pas seulement à travers ses deux personnages principaux. En effet, la série accorde davantage de place à des personnages jusque-là un petit peu mis de côté. C’est le cas notamment des enfants, avec plus de temps accordé aux quatre personnages, et plus seulement en relation avec leurs parents d’ailleurs. Grace et Frankie s’éloigne ainsi de son postulat de départ, amusant certes, mais aussi limité et la saison évite quelques clichés faciles, même s’ils sont toujours présents ici ou là — le personnage de Lisa Kudrow n’est pas très gâté, par exemple.

Cette quatrième saison prouve en tout cas que la série créée par Marta Kauffman et Howard J. Morris tient la distance. On n’aurait pas parié sur une telle tenue en lisant simplement le synopsis initial, mais ces treize épisodes supplémentaires sont réussis et Grace et Frankie ne lasse toujours pas. La fin laisse entendre qu’il va y avoir de gros changements dans la vie des deux femmes et on a hâte de voir ce que les scénaristes nous réservent pour la suite.