Stranger Things, Matt Duffer et Ross Duffer (Netflix)

Netflix joue la carte nostalgique avec sa dernière série originale. Stranger Things plaira à un public très large, mais gageons surtout aux spectateurs qui connaissent le cinéma des années 1980, voire l’ont connu à l’époque où il était contemporain. Ses deux créateurs, les frères Matt et Ross Duffer, ne s’en cachent pas vraiment : les huit premiers épisodes de la première saison entremêlent joyeusement les références. On pense aux Goonies évidemment, avec la même bande d’enfants au cœur de l’action, mais c’est loin d’être le seul clin d’œil, pour ne pas dire la seule citation, de l’œuvre. Tout le cinéma de Steven Spielberg et celui de John Carpenter semblent se retrouver dans cette intrigue fantastique, plus quelques images piochées plus récemment. Pourtant, Stranger Things n’est pas qu’un agglomérat plus ou moins indigeste de citations balancées en vrac. C’est aussi une intrigue simple, une ambiance joliment pesante et une série à l’arrivée extrêmement bien ficelée et fun. Un vrai plaisir, même sans être nostalgique de l’époque.

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Contrairement à la majorité des séries, Stranger Things pense sa première saison comme un tout qui se suffit à lui-même. Ce n’est pas non plus une série thématique où chaque saison est indépendante de l’autre, comme True Detective ou American Horror Story. Même s’il n’y a encore rien d’officiel, on sait que les frères Duffer souhaiteraient étendre leur histoire sur une nouvelle saison et on imagine sans peine que Netflix leur accordera cette possibilité. Il n’en reste pas moins que les huit premiers épisodes racontent une histoire et offrent une conclusion, ouverte naturellement, mais une conclusion quand même. L’intrigue se construit autour d’un point de départ : un soir de 1983, alors qu’il rentre chez lui à vélo, le jeune Mike disparaît. Le lendemain, les recherches commencent dans ce petit village paumé de l’Indiana où il ne s’était rien passé depuis des années. Le garçon reste introuvable et bien vite, Stranger Things déploie un récit beaucoup plus complexe, avec d’autres disparitions, une base mystérieuse et bientôt plusieurs univers, un monstre… La série mélange joyeusement les genres et les ambiances — on pense souvent à Twin Peaks pour l’ambiance petit village de province où il se passe des choses louches —, elle sait manier l’humour — la bande d’enfants qui part à la recherche de leur ami disparu y est pour beaucoup — et le suspense, elle provoque quelques sueurs froides et en même temps évoque un passé culturel familier et rassurant. C’est un mélange étonnant et plutôt gonflé, mais s’il y a bien une chose que l’on peut reconnaître, c’est que la dernière création de Netflix ne manque pas de cohérence.

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On pourrait penser que tous ces composants rassemblés en une seule œuvre de fiction serait la base d’un foutoir incompréhensible, il n’en est rien. Bien au contraire même, Stranger Things frappe par la clarté de son intrigue, qui part d’un petit fait divers pour tendre à un conflit qui dépasse largement le cadre de la ville paisible de Hawkins. Pour autant, on n’est jamais perdus et le scénario est d’une limpidité à toute épreuve : on va droit au but, on suit quelques personnages clairement dessinés et on avance à bon rythme, sans jamais être perdus. L’hommage aux années 1980 est aussi là, on retrouve cette capacité à avancer sur une seule ligne sans jamais s’en détourner, ce qui ne veut pas dire que le récit est simpliste, naturellement. Disons plutôt que les Duffer parviennent très bien à passer d’une histoire à l’autre, d’un groupe de personnages à l’autre, sans perdre leurs spectateurs. Ils font aussi preuve d’une maîtrise technique assez bluffante, d’autant que c’est leur première réalisation : connus jusque-là uniquement pour leur travail d’écriture, ils prouvent ici qu’ils savent aussi réaliser et offrir de très belles images. Certains plans sont magnifiques et la première saison est là aussi très cohérente, avec une photographie maintenue de bout en bout, des mouvements de caméras bien répertoriés. Sur le plan technique, Stranger Things frappe fort et ce n’est pas son seul point fort. La bande-originale ouvertement inspirée par les travaux de Chris Martinez et de Trent Reznor est un modèle du genre, tandis que tous les acteurs sont impeccables. Winona Ryder est épuisante comme il le fallait, David Harbour incarne très bien un détective brisé et entêté, mais on retiendra surtout le rôle de Millie Brown. La présence à l’écran de cette jeune actrice qui joue Eleven est impressionnante et la série mériterait le détour uniquement pour son personnage.

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Carton plein pour Stranger Things : sur le papier, on pouvait raisonnablement avoir des doutes face à la promesse de l’hommage aux années 1980 et craindre l’accumulation gratuite de références et de clichés. Les clins d’œil sont bien là, les personnages caricaturaux aussi, mais les frères Duffer ont réussi leur coup pour deux raisons. D’une part, ils assument totalement le côté old-school et jouent cette carte à fond, ce qui offre à l’ensemble sa cohérence. D’autre part, même si la première saison est un peu courte, l’intrigue est bien menée et on a envie de la suivre jusqu’au bout, mais aussi de suivre les personnages, tous attachants. Stranger Things séduit et quand la série se termine, on n’a qu’une envie : repartir à Hawkins…


Stranger Things, saison 2

(30 octobre 2017)

Stranger Things avait réussi l’improbable : construire un univers, des personnages et une histoire cohérente à partir d’un faisceau d’hommages aux années 1980. La série des deux frères Duffer aurait pu donner un résultat indigeste sans queue ni tête, mais la première saison était très sympathique et même si elle se suffisait à elle-même, elle appelait une suite. L’immense succès étant au rendez-vous, Netflix parie lourdement sur cette série avec une deuxième saison, en attendant une suite dès l’année prochaine. L’effet de surprise n’est plus là et ces nouveaux épisodes perdent un petit peu de leur charme par rapport aux huit premiers. Néanmoins, les scénaristes ont su rassembler ce qui faisait le succès de Stranger Things, ils ont réussi à développer les personnages pour leur offrir une psychologie plus approfondie, tout en faisant avancer l’histoire. Dans l’ensemble, une saison très plaisante !

L’intrigue reprend pile un an après les événements de la première saison. L’horreur s’est éloignée de Hawkins, mais le souvenir de ce qui s’est passé pendant l’automne reste dans toutes les mémoires et surtout celle de Will, le garçon qui avait été entraîné dans l’autre dimension par le Démogorgon. Il essaie de retrouver une vie « normale », mais le stress post-traumatique l’empêche d’avancer. Mais ses visions ne sont-elles qu’une création cérébrale ? Naturellement, ce n’est pas aussi simple et la deuxième saison de Stranger Things se construit autour de l’idée que le monde inversé revient attaquer le monde des humains avec encore plus de forces. Pour éviter que cette trame générale se transforme en une répétition de ce que l’on avait vu dans la saison précédente, les scénaristes introduisent plusieurs nouveautés. Il y a Max qui vient remplacer Elfe, mise à l’écart pendant plusieurs épisodes pour sa sécurité. Il y a ces nouvelles créatures, les « Demodogs », qui apportent de nouvelles règles et le grand méchant qui évoque un petit peu le Cthulhu de Lovecraft. Il y a ces tunnels sous la ville, la connexion entre Will et le mal… bref, il y a de quoi faire. La plupart des personnages sont toutefois maintenus, ce qui permet de mieux les découvrir et de creuser leur psychologie. Ils s’éloignent ainsi de leur caricature et deviennent nettement plus riches, notamment le policier qui développe une relation paternelle avec Elfe. La série va peut-être un petit peu trop loin en évoquant un tout autre arc le temps d’un épisode consacré à un autre enfant comme Elfe. On imagine que ce sera utile dans la suite de Stranger Things, mais cet épisode était peut-être de trop dans cette saison… qui reste néanmoins assez brève.

La première saison était réussie, la suite prouve que ce n’était pas qu’un heureux accident de parcours. La série portée par Netflix a de quoi tenir la distance et l’univers nostalgique de Stranger Things a probablement de quoi continuer sur quelques saisons encore. On ne sait pas encore si les Duffer tiendront la distance, mais en attendant de le vérifier, la saison 2 maintient son bon niveau. Un excellent divertissement, à voir d’une traite.


Stranger Things, saison 3

(15 juillet 2019)

Retour à Hawkins à la fin du mois de juin 1985, alors que les festivités du 4 Juillet sont à l’horizon. Pour cette troisième saison, Stranger Things reprend la bonne vieille formule de la nostalgie à l’Américaine, mais introduit plusieurs éléments pour éviter les redites. Les frères Duffer forcent ainsi leurs personnages principaux à s’éloigner les uns des autres, le groupe d’enfants est même éclaté sur la majorité des huit épisodes que compte cette saison. Malgré cela, on commence à tourner un petit peu en rond et même si Stranger Things reste dans l’ensemble sympathique et agréable, on se demande si elle n’atteint pas ses limites.

Malins, les scénaristes laissent encore un an entre la fin de la deuxième saison et le début de cette nouvelle. C’est essentiel, parce que les enfants n’arrêtent pas de grandir et ils ont bien changé depuis les débuts de Stranger Things. Ils ont tellement grandi qu’ils ont changé d’intérêt : les jeux de Donjons et Dragons, c’est bien, les filles, c’est mieux. C’est la bonne idée de cette saison, de tenir compte du fait que les personnages entrent dans l’adolescence et d’adapter le récit en fonction. Les personnages tissent des relations amoureuses entre eux, il y a Eleven et Mike bien sûr, mais aussi Lucas et Max, Nancy et Jonathan ou encore Dustin et Suzie… presque tout le monde a trouvé une petite copine ou un petit copain. Les discussions changent, les intérêts aussi, mais ce teen movie n’est qu’un prélude à la véritable histoire, qui mêle à nouveau le monde inversé avec la créature maléfique des deux premières saisons et des Russes, parce que pourquoi pas. Toujours dans la fibre nostalgique, Stranger Things tape cette fois du côté du méchant le plus mythique du cinéma américain, avec des Russes bien caricaturaux qui viennent à Hawkins pour rouvrir le portail. C’est une idée, mais qui n’empêche pas une certaine redite. Au fond, Russes ou pas, notre bande de jeunes affronte encore une fois la créature, Eleven fait encore une fois l’essentiel du boulot, mais ils s’en sortent encore une fois en associant leurs forces. Difficile de ne pas ressentir comme un sentiment de déjà-vu, à tel point que l’on se demande si les frères Duffer ont encore de quoi tenir la distance. La fin, hélas trop longue, laisse envisager de plus gros changements dans l’univers, de quoi offrir une saison 4 plus novatrice ?

En attendant de le savoir, cette troisième saison se regarde sans déplaisir, mais sans passion non plus. À trop exploiter les mêmes ficelles et surtout le même méchant, Stranger Things commence à donner le sentiment de se répéter et même si on ne s’ennuie jamais vraiment — sauf sur le dernier épisode, inutilement long —, on n’est jamais vraiment emballé en même temps. On a souvent comparé Dark à cette série à ces débuts, mais force est de constater avec le temps que la création allemande de Netflix est bien meilleure.