Umbrella Academy, Steve Blackman (Netflix)

Avant d’être une série, Umbrella Academy était une bande dessinée. Quasiment dès la sortie de son premier tome, à la fin des années 2000, Hollywood achète les droits pour adapter cette histoire sur grand écran. Le projet a connu plusieurs essais, avant de se transformer en série télévisée commandée par Netflix et créée par Steve Blackman. Et voici une première saison de dix épisodes, pour quasiment dix heures d’un feuilleton extrêmement addictif. Umbrella Academy est à la fois très classique par son postulat de départ, et assez original par son atmosphère et ses personnages atypiques. En plus d’être prenant, l’ensemble est charmant et mérite le détour. Un très beau début, en espérant que la suite soit à la hauteur !

L’intrigue se déroule à notre époque, mais l’univers imaginé par Gerard Way pour la bande dessinée entretient volontairement un flou artistique permanent. Il ressemble fortement au nôtre, même si la famille Hargreeves semble toujours coincée dans les années 1950 et en même temps, il y a plusieurs éléments qui ne collent pas avec notre réalité. Umbrella Academy n’attire jamais l’attention des spectateurs dessus, mais on a comme un sentiment diffus de décalage permanent. Par exemple, il n’y a aucun ordinateur, ni téléphone portable dans cet univers. Tout se fait avec des téléphones fixes, comme si l’on était bloqué à une époque antérieure, alors même que les dates sont explicites. Les personnages principaux sont tous nés en 1989, mais le rapport au temps est toujours compliqué dans cet univers parallèle. Au départ donc, une naissance extraordinaire : 43 enfants sont nés exactement en même temps dans le monde, alors même que leurs mères n’étaient pas enceintes. Sir Reginald Hargreeves, un homme présenté comme milliardaire excentrique, achète littéralement sept d’entre eux, qu’il élève comme ses enfants… ou plutôt comme une expérience. Chaque enfant est doté de pouvoirs qui sont mis à contribution dans un groupe ; l’académie des parapluies du titre, ce sont eux. Tous ? Non, ils ne sont que six à connaître la gloire et les projecteurs avec leur masque, parce que « Numéro 7 » n’a aucun pouvoir. Alors que ses frères et sœur vont battre le crime et obtiennent une reconnaissance, elle reste dans son coin, avec son violon, et connait une existence misérable. C’est finalement toute la famille qui explose avec la mort de l’un des enfants en mission. Tout le monde fuit ce père qui n’a même pas pris la peine de nommer ses enfants et qui s’est contenté de leur donner un numéro. La première saison d’Umbrella Academy commence alors que Reginald vient de mourir et que les cinq enfants restés en vie se retrouvent dans la maison familiale. Ils ne se sont pas vus depuis 13 ans pour certains et les retrouvailles sont difficiles, d’autant qu’une menace d’apocalypse fait son apparition.

Dès le pilote, Steve Blackman insuffle à son adaptation toute l’ambiance si spéciale de la bande-dessinée. Il faut s’habituer au départ à un traitement assez atypique, avec une famille qui vit dans le passé, avec ce singe qui est un serviteur, cet enfant qui vient de passer quatre ans sur la Lune et qui est artificiellement musclé… Umbrella Academy ne cherche absolument pas la noirceur crédible, c’est une vision au contraire colorée et irréaliste qui est proposée. Au départ, cela surprend un petit peu, mais le travail sur les personnages et les décors est suffisamment cohérent pour que cela passe finalement très bien. On est quelque part entre Tim Burton et Wes Anderson pour ce genre d’univers baroques et barrés, mais ce ne sont pas les seules références qui viennent à l’esprit. L’humour noir du couple d’assassins évoque plutôt Fargo ou Utopia, on découvre par la suite des personnages capables de voyager dans le temps et une ambiance qui va chercher du côté d’American Gods. Cela part un petit peu dans tous les sens et les scénaristes parviennent à délivrer les informations petit à petit, si bien que l’on n’a jamais envie d’arrêter et que l’on cherche à finir le plus vite possible. Les personnages sont attachants, ils ont tous une bonne place dans l’intrigue et leurs faiblesses psychologiques sont une excellente base pour maintenir également l’intérêt du début à la fin. Numéro 5, un homme qui a vécu plusieurs vies enfermé dans son corps d’adolescent de 13 ans, est très réussi et ils ont trouvé le bon acteur avec Aidan Gallagher. Il a l’âge nécessaire pour incarner un ado, mais il a un jeu digne d’un homme qui a déjà tout vécu, bonne pioche. On retient aussi Klaus, dont le pouvoir est de parler aux morts, mais qui a été détruit psychologiquement dans son enfance et qui sort à peine de la drogue. À partir d’un rôle de pitre assez similaire à celui que l’on avait connu dans Misfits, Robert Sheehan construit un personnage nettement plus complexe et passionnant. Quant à Ellen Page, elle joue sur la discrétion de son personnage pendant la majorité de la saison, pour faire monter brutalement le niveau à la fin et l’actrice s’en sort bien dans cette transition entre ces deux extrêmes.

Riche et généreuse, Umbrella Academy offre une première saison vraiment réjouissante. Ses personnages sont bien écrits et attachants, son casting est convaincant, l’histoire bien menée avec des surprises jusqu’au bout, sa bande-originale est plaisante et son ambiance originale est très bien maîtrisée. Steve Blackman prend son temps pour déployer son histoire et ces dix premiers épisodes sont tous intenses et prenants… difficile de s’arrêter à mi-parcours ! La première saison se termine sur un cliff-hanger assez prévisible, mais qui fonctionne malgré tout et on a hâte de voir ce que donnera la suite. À condition que ces bons débuts se maintiennent par la suite, Umbrella Academy pourrait devenir une excellente série. Et dans tous les cas, cette première saison mérite assurément d’être vue.