Watchmen, Damon Lindelof (HBO)

En 2009, Zack Snyder présentait sur les grands écrans sa vision de Watchmen, comics des années 1980 marqué par un pessimisme qui tranche avec ceux d’après guerre. Le cinéaste s’était emparé d’une histoire complexe pour produire un film tout aussi complexe, qui évitait la simplicité de bon nombre d’adaptations de comics. Quand on a appris que cette même histoire allait revenir, sous la forme d’une série créée par Damon Lindelof, on pouvait naturellement s’attendre à augmenter encore la complexité d’un bon cran. Le créateur de l’excellente The Leftovers et principal concepteur de Lost : Les Disparus s’est fait connaître pour ses intrigues alambiquées et ses questions parfois sans réponses. L’univers de Watchmen lui convient ainsi parfaitement, et histoire de le prouver encore plus clairement, il ne se contente pas de faire un remake de l’original. Malin, le réalisateur préfère offrir une suite, qui se déroule dans le même univers, mais avec ses propres règles. En neuf épisodes, la première saison de la série HBO s’impose comme l’une des plus fortes de l’année 2019. Complexe, intense et passionnante… ne passez pas à côté de Watchmen, vous ne le regretterez pas.

Plutôt que de partir des super-héros présentés dans le comics, Damon Lindelof préfère créer ses propres personnages. Pour cela, il imagine une histoire qui se passe plusieurs années après les événements originaux, à notre époque. On est aux États-Unis en 2019, mais dans une version alternative, une uchronie où Robert Redford est président depuis les années 1980, et où les pluies de calamar s’abattent régulièrement sur le monde entier, sans que l’on sache très bien pourquoi. Watchmen impose très vite une exigence que l’on connaissait déjà dans les autres séries du créateur : il faut accepter de se laisser porter, et de ne pas avoir toutes les réponses tout de suite. Le spectateur est d’abord plongé dans un univers qu’il ne comprend pas vraiment et dont il n’a pas toutes les règles, mais les informations seront données en temps et en heure, parfois assez tardivement dans la série. Et la première surprise, c’est bien le thème central de ces neuf épisodes, qui s’impose avec un éclat assez spectaculaire dans le pilote : le racisme aux États-Unis. Damon Lindelof prend les spectateurs à contre-pied avec une séquence qui se déroule en 1921 à Tulsa, quand les blancs de cette petite ville de l’Oklahoma attaquent et tuent par centaines les noirs. Ce n’est pas de la fiction, c’est un fait historique de notre réalité à nous, et c’est un événement qui nourrit la suite de l’intrigue. Même si le rapport avec les super-héros n’est pas évident au départ, le scénario le construit petit à petit et Tulsa est le cœur géographique de cette série, tout comme la haine raciale est le cœur de son intrigue. Le réalisateur ne cesse d’y revenir, en faisant d’une bande de suprémacistes blancs les méchants de son histoire, ou encore en faisant de tous ses héros des noirs. Même des personnages aussi iconiques que le Dr Manhattan peut l’être sont réimaginés comme des afro-américains, ennemis de ces racistes qui se plaignent constamment que l’homme blanc n’a plus sa place aux États-Unis. Non seulement Watchmen opte pour un sujet d’actualité sensible, mais l’histoire y revient constamment et on sent que Damon Lindelof a cherché à dénoncer cette situation par tous les moyens imaginables.

Watchmen n’est pas qu’un pamphlet contre le racisme blanc aux États-Unis, c’est aussi une histoire de super-héros. Mais pas une histoire très conventionnelle, on s’en doute. Ce n’était pas déjà le cas du comics original, ni de l’adaptation de Zack Snyder, mais la série de HBO va encore un cran plus loin. Plus que des super-héros, on a des personnages masqués dans cette histoire, avec une nouvelle génération créée entièrement par Damon Lindelof. La Sœur Nuit, Miroir ou encore Peur Rouge et Panda travaillent main dans la main avec la police de Tulsa, et ils ont un costume et un masque, mais c’est à peu près tout. Oubliez les pouvoirs surnaturels, oubliez même pour certains toute notion de classe ou de force légendaire ou quoi que ce soit. Miroir est assez cool, avec son visage entièrement recouvert d’une matière réfléchissante, mais c’est en fait un filtre pour éviter les ondes extra-terrestres, un dispositif qui n’a qu’un effet placébo pour un homme qui souffre de traumatismes depuis sa jeunesse. Peur Rouge est carrément ridicule, on dirait une caricature de beauf en jogging, et ne parlons même pas de Panda. Seule Sœur Nuit sort un petit peu du lot, mais elle ne sait pas faire grand-chose de plus que la moyenne, son costume est surtout sa manière de rester anonyme. La série revient parfois à de la science-fiction plus classique, avec cette intrigue secondaire sur l’une des lunes de Jupiter où Adrian Veidt s’est retrouvé coincé. Le personnage de Dr Manatthan est à nouveau présent, mais même lui n’utilise pas vraiment ses pouvoirs divins. Watchmen ne s’intéresse pas tellement à ces super-héros en fait, ou alors pour mieux les critiquer, comme le masque de Rorschach porté par les suprémacistes le prouve bien. On sent que Damon Lindelof est resté centré sur son objectif de dénoncer le racisme, ce qu’il fait brillamment il faut dire. Il trouve quand même la place de créer quelques personnages crédibles et une histoire personnelle intéressante, sans aller aussi loin, faute de temps, que d’autres séries. Malgré tout, le parcours d’Angela et de sa famille est passionnant, même si l’on retiendra surtout celui de Will, son grand-père. L’un des épisodes en noir et blanc raconte son parcours dans la police new-yorkaise des années 1940 et c’est terrifiant et indéniablement l’un des grands moments de cette saison1.

HBO n’a pas opté pour la facilité avec cette relecture de Watchmen, mais c’est précisément ce qui fait sa réussite au bout du compte. Damon Lindelof ne s’est pas contenté de suivre la trame du comics, il s’est approprié un univers pour raconter sa propre histoire et c’est la meilleure idée qu’il pouvait avoir. L’œuvre originale se construisait autour de la peur d’une apocalypse nucléaire qui était si courante pendant la Guerre froide. Cette relecture opte pour un sujet d’actualité avec le racisme et cela paye, la série n’est pas seulement divertissante, elle devient aussi politique. Ajoutez à cette équation un récit désordonné parfaitement mené et vous obtenez une excellente saison. De quoi faire une grande série ? Watchmen se termine sur un cliff-hanger qui laisserait entrevoir une suite, mais Damon Lindelof considère qu’il a terminé son histoire et n’envisage pas de suite. Ou alors avec le même univers, mais d’autres personnages, à la manière d’un Fargo ou True Detective. Voilà qui serait intriguant, mais quel que soit le choix de HBO, cette première saison restera une belle réussite, à ne surtout pas rater.


  1. Avec, pour ne rien gâcher, un super-héros noir et gay. On aurait aimé que ce plan de l’histoire soit plus développé encore, mais on peut apprécier cette première, dans un monde de super-héros où l’homosexualité est encore si rarement montrée.