Love, Victor, Isaac Aptaker et Elizabeth Berger (Hulu)

Love, Simon avait agréablement surpris à sa sortie, non pas tant par son sujet assez banal, le coming-out d’un jeune lycéen, mais par sa justesse et son traitement réaliste de ce que tout jeune homosexuel doit vivre un jour. Le succès étant au rendez-vous, l’idée de donner une suite au long-métrage est venue et le résultat est Love, Victor. Ce n’est pas tout à fait une suite, puisque cette série publiée par Hulu ne reprend que la voix de Simon et change sinon l’intégralité du casting, mais plutôt un spin-off. Dans la première saison, on découvre ainsi Victor, lycéen en dernière année dans le même lycée de Creekwood, qui doit lui aussi assumer son homosexualité auprès de lui-même, de ses amis et de sa famille. On prend les mêmes et on recommence ? En partie, mais Love, Victor change suffisamment de composantes pour ne pas tomber dans la répétition, sans pour autant retrouver la magie originale. La première saison de la série créée par Isaac Aptaker et Elizabeth Berger traîne en longueur, mais elle souffre surtout d’un conservatisme affligeant et sa timidité presque maladive à représenter l’homosexualité ne lui a même pas permis d’être diffusée largement. Décevant.

Victor débarque avec sa famille dans la même banlieue d’Atlanta où Simon a fait son coming-out, l’année d’avant. Il l’ignore entièrement à son arrivée, mais quand il découvre son histoire et le happy-end sur la roue, il décide de contacter Simon sur les réseaux sociaux pour l’aider, lui qui regarde avec envie Benji dans les couloirs du lycée. Le lien entre la série Love, Victor et le film Love, Simon se fait non seulement par les mêmes lieux et la même trame narrative, mais aussi par la présence de Simon, principalement par la voix. Les deux garçons commencent à s’échanger des messages et l’ainé qui est déjà passé par là tente de guider son cadet qui doute de sa propre orientation sexuelle. L’idée est intéressante, mais elle ne fonctionne pas aussi bien que l’échange de mails dans l’œuvre originale. Contrairement au film, la série de Hulu part du principe que son héros n’est pas décidé, et Victor choisit de sortir avec Mia et de donner une vraie chance à cette relation. Il apprécie beaucoup Mia, il aime passer du temps avec elle et il tente d’oublier Benji, sans jamais tout à fait y arriver. Cette idée distingue effectivement la série du long-métrage, mais elle repousse inévitablement la conclusion. Love, Victor a été renouvelée pour une deuxième saison et on peut se douter que tout n’allait pas être résolu dans la première, mais cette histoire de coming-out n’avance pas bien vite. On sent que les scénaristes font tout ce qu’ils peuvent pour gagner du temps, sachant qu’il se passe plusieurs mois sur ces dix épisodes. Certes, chaque épisode ne dure qu’une demi-heure et l’ensemble reste ainsi suffisamment court pour ne pas tomber tout à fait dans l’ennui, même si on n’est jamais très loin non plus. Les personnages manquent aussi de profondeur, à l’image du personnage principal, incarné par un Michael Cimino aussi charmant que transparent1. Le casting est très formaté et il y a peut-être trop de personnages pour le bien de la série, qui se perd parfois dans les méandres d’intrigues secondaires, au détriment de la principale.

L’ambiance bienveillante rappelle quand même Love, Simon et la série aurait été fort plaisante à regarder… si son message apparent d’ouverture et de tolérance n’était pas perturbé par des signaux conservateurs troublants. Le choix de placer Victor dans une famille hispanique assez rigide, avec des grands-parents ouvertement homophobes et un père qui ne voile qu’à peine son homophobie2, est une solution facile pour distinguer Love, Victor du film et aussi pour repousser le coming-out. Mais cela donne aussi à l’homosexualité un arrière-goût négatif, ce qui n’était pas le cas du long-métrage réalisé par Greg Berlanti. Pourquoi teinter ainsi cette histoire d’ondes négatives sur l’homosexualité ? C’est une réalité malheureuse pour beaucoup trop de jeunes, n’aurait-il pas été préférable de rester sur une vision plus bienveillante ? On imagine bien que la deuxième saison sera l’occasion pour les parents de gérer la sexualité de leur enfant, il y aura sans doute beaucoup de drames et une fin heureuse malgré tout. Mais fallait-il réellement laisser tant de place à l’homophobie dans ces dix premiers épisodes ? Pour ne rien arranger, Isaac Aptaker et Elizabeth Berger imposent une vision si conservatrice et hétéronormée des relations amoureuses que l’on se demande par moments si le sujet principal de Love, Victor est réellement l’histoire d’un jeune gay qui découvre sa sexualité. Tromper est le pire qui puisse arriver, même s’il ne s’agit que d’un baiser fugace. On a l’impression que c’est la fin du monde pour toutes les générations : Benji est obligé de changer de lieu de travail pour s’éloigner de Victor, alors qu’ils n’ont échangé qu’un baiser fugace, et son petit ami le rejette quand il le découvre. Les enfants sont scandalisés d’apprendre que leur mère a trompé leur père une fois, comme si c’était la pire crasse quelle pouvait leur faire. Ce message réactionnaire est très clair, quel dommage d’utiliser une série avec un tel sujet pour le passer, d’autant plus quand elle s’inspire d’un film si subtil en comparaison.

Malgré cette morale aussi conservatrice et ce traitement tout en douceur de l’homosexualité — il n’est jamais question de sexe, au mieux voit-on des baisers entre deux garçons à l’écran —, Disney a jugé que Love, Victor était encore trop adulte, ou plutôt pas assez familiale, pour Disney+. C’est ainsi Hulu qui a récupéré le projet, son autre service de streaming qui est censé offrir du contenu plus mature. Voilà qui en dit long sur l’homophobie de Disney : si Victor aimait Mia et non Benji, cette série serait sur une comédie romantique classique et elle serait sortie sur Disney+. En choisissant Hulu, la firme envoie un message détestable et empêche un large public de voir cette histoire si gentille et mignonne. La série n’est pas accessible légalement en France à cause de ce choix et même aux États-Unis, combien de jeunes homosexuels auraient pu apprécier cette histoire qui pourrait les rassurer et leur permettre de s’identifier ? Love, Victor devait être une banale comédie romantique homosexuelle et une touchante histoire de coming-out. À la place, cette première saison laisse un arrière-goût détestable et même si elle se regarde sans mal, on reste avec un immense sentiment de gâchis à la fin. Dommage.


  1. Et malheureusement hétérosexuel. Non pas qu’un personnage gay doive être incarné par un acteur homosexuel, mais l’inverse est trop fréquemment vrai. Symboliquement, cela aurait été plus fort de choisir un acteur concerné directement, même s’il faut saluer l’engagement de Michael Cimino, manifestement très ouvert et renseigné sur la cause LGBT. 
  2. Le père est incarné par James Martinez, le même acteur qui jouait le père homophobe dans Au fil des jours. Est-il abonné à son insu aux rôles de père latino homophobe ou cherchent-il ces roles ? C’est troublant.